Lundi 12 et mardi 13 septembre 2011, se tenait au Centre de Conférence International de Genève (Suisse) une grande « conférence internationale sur le droit à la terre et aux ressources naturelles ». Organisée par le réseau Ekta Europe et le mouvement emblématique indien Ekta Parishad, cette réunion rassemblait des militants et des organisations de tous horizons, sous l’égide de prestigieux partenaires comme CESCI Support Association, DANIDA (gouvernement danois), MINBUZA (gouvernement néerlandais), SDC (agence suisse pour le développement et la coopération), Action Aid, Solidarité, etc. Si la salle n’a contenu qu’au maximum une petite centaine de personnes durant ces deux jours, la conférence a permis des échanges vraiment fructueux et porteurs d’espoir pour l’avenir entre différentes têtes de réseau et personnalités importantes.
Tout le monde était là pour débattre du sujet essentiel de l’accès à la terre et aux ressources naturelles pour les différents peuples de la planète.
Au pays des banques et des exilés fiscaux, la conférence d’Ekta voulait rien de moins que tracer « le chemin vers la sécurité alimentaire, l’accès aux ressources naturelles et le développement durable par une économie non violente au niveau mondial ».
La conférence s’était ainsi fixée trois objectifs : - tout d’abord attirer l’attention des autorités européennes et internationales sur les problématiques des pauvres ruraux dans les pays en développement ou en transition – ensuite tenter de mutualiser les efforts internationaux pour promouvoir le droit à la terre et le contrôle des ressources naturelles par les communautés locales, ce pour tendre vers la sécurité alimentaire, le travail décent et le développement durable – enfin gagner un soutien politique, institutionnel et financier pour la grande marche organisée par Ekta Parishad en Inde et un peu partout sur la planète en 2012, la Jan Satyagraha.
La cérémonie d’ouverture de la conférence à 13h ce lundi 12 septembre place la barre très haut, avec les interventions respectives de l’organisatrice Margrit Hugentobler, coordinatrice d’Ekta Europe, Caroline Morel, directrice de Swissaid, Flavio Valente, secrétaire général du FIAN (Food Information Action Network), Olivier De Schutter, rapporteur pour la droit à la sécurité alimentaire à l’ONU (par vidéo) et bien entendu le désormais célèbre Rajagopal P.V., fondateur et leader d’Ekta Parishad depuis 1991.
Rajagopal annonce d’emblée la couleur: « Dans un
monde globalisé, c’est facile de voyager. La technique et le capital se retrouvent à cette échelle pour exploiter toutes les ressources. Mais le profit ne revient pas aux peuples. Il est gardé
par une petite minorité et exporté. Résultat : plus de pauvreté, plus de migrations vers les villes et plus de violence. Ca se passe en Inde et ça se passe partout ailleurs. Les villes
deviennent de plus en plus laides et les villages deviennent invivables. Alors comment renverser ce processus ? »
Il poursuit : « Nous voulons changer de paradigme de développement. L’espace démocratique se restreint de plus en plus. Mais qu’on le veuille ou non, les gens aspirent au changement. (...) Il faut décentraliser la gestion des ressources contre les décisions venant du sommet. (…) Mais rien ne peut arriver sans une grande solidarité mondiale. Les gouvernements peuvent écraser les mouvements locaux, mais pas si nous nous organisons mondialement. (...) On a tendance à tout attendre de l’Etat. Cela doit changer. Nous ne devons pas avoir une attitude d’attente. La mobilisation est décisive. Il s’agit de créer la solidarité en mobilisant l’opinion publique et d’influencer les institutions internationales comme la FAO, les Nations Unies, l’Union Européenne, etc. Créer des ponts de solidarité et mobiliser l’opinion publique grâce à des gens comme ceux dans cette salle».
Tel est l’objectif de la grande marche de 2012. En 2007 avec Janadesh, en faisant marcher entre Gwalior et Delhi durant 26 jours 25 000 paysans, accompagnés par des dizaines de militants de toute la planète, Ekta Parishad avait obtenu du gouvernement indien une réforme agraire et la mise en place d’une commission chargée d’attribuer des terres aux plus démunis, ceux exclus par les projets de développement concoctés par le pouvoir central en lien avec des multinationales intéressées par le sol et le sous-sol de l’Inde. En 2012, il s’agit de faire marcher 100 000 personnes, en premier lieu paysans et petits producteurs, pendant un an qui convergeront à Delhi en octobre 2012, en même temps que partout ailleurs sur la planète se dérouleront des actions de solidarité. Cela afin que non seulement le gouvernement indien finisse par tenir ses promesses, mais surtout pour que soit mis à l’agenda international la question de l’accès à la terre, terres qui sont de plus en plus accaparées un peu partout (Afrique, Asie, Amérique Latine, Europe de l’Est) par de grands groupes agro-industriels et des multinationales en recherche de matières premières au détriment des populations locales.
Le message vidéo d’Olivier De Schutter (rapporteur du droit à la souveraineté alimentaire à l’ONU) diffusé suite aux propos de Rajagopal, précise le constat : « La petite agriculture familiale rend de grands services mais subit la concurrence déloyale des grandes exploitations. La marche d’Ekta Parishad en 2012 a une signification universelle. Dans toutes les régions du monde, des communautés se voient exclues du droit à la terre. Or 75 à 80% des pauvres dans le monde survivent dans les zones rurales. Dans beaucoup de régions, existent des programmes de titrisation pour donner le droit de propriété aux agriculteurs, mais ils ne sont pas accompagnés des programmes de soutien nécessaires et amènent à termes à plus de concentration agraire. Il faut garantir le droit de produire dans des conditions satisfaisantes. »
Monsieur De Schutter y ajoute une dimension supplémentaire, celle du genre : « Les femmes sont souvent exclues du droit à la terre. Or elles sont majoritaires à produire, mais ont beaucoup de mal à accéder au crédit. Ainsi le combat d’Ekta Parishad est un combat pour les paysans ET surtout les paysannes du monde, c’est un combat pour la planète et la sauvegarde de la biodiversité. »
Le secrétaire général de FIAN, Flavio Valente indique qu’entre 50 et 80 millions d’hectares de terre ont jusqu’à présent été transférés de petits propriétaires à des firmes multinationales. Il s’agit d’un acte de « viol social » inacceptable.
Flavio Valente rappelle également l’existence de l’Appel contre l’accaparement des terres préparé au dernier Forum Social Mondial, à Dakar en 2011, appel clair pouvant montrer la voie d’une nouvelle gouvernance mondiale sur cette question du droit à la terre.
De nombreux autres intervenants de grande qualité interviennent ainsi tout au long du lundi après-midi : Karima Delli, notre jeune et célèbre eurodéputée Europe Ecologie Les verts, enflamme l’assemblée avec un discours de volontarisme politique très loin de la langue de bois. Certes la pauvreté n’est pas à la mode, mais il faut pourtant porter cette question fondamentale au cœur des institutions, et notamment du Parlement européen. Elle s’engage à soutenir au maximum la marche, relayer ses revendications devant le Parlement européen et venir marcher aux côtés de Rajagopal et des paysans indiens plusieurs semaines en 2012.
Madiodo Niasse, directeur d’International Land Coalition, nous livre lui les leçons qu’il a retenues de Gandhi, qui lui rappelle Mandela, dans la simplicité du message face à la « dimension de l’œuvre ». D’après lui, les leçons de sagesse de Gandhi restent très pertinentes et plus que jamais d’actualité aujourd’hui.
Après de très enrichissants débats, un « repas culturel » nous est offert dans le centre ville de Genève : Gauri Kulkarni, chorégraphe et danseuse indienne connue, membre d’Ekta loka kala manch (la branche artistique d’Ekta Parishad) nous danse durant une petite heure les épisodes clefs de la vie du Mahatma Gandhi.
Le mardi 13 septembre, nous rentrons dans le cœur du sujet organisationnel, en abordant notamment le rôle à jouer de la part des ONG et des agences internationales de développement, avec notamment des représentants d’Action Aid, Action Village India (Grande Bretagne), Oxfam international, Alter Eco, etc.
Toutes ces organisations mènent un combat extraordinaire et nécessaire, mais c’est toujours le même soucis : leurs actions et leur budget ne pèsent pas lourds face aux Etats surtout soucieux d’investissements directs étrangers (IDE), aux multinationales prédatrices de toujours plus de ressources naturelles et aux institutions internationales comme l’OMC ou la Banque mondiale, surtout promptes à déréglementer pour toujours plus de libre échange. C’est le combat de David contre Goliath, de don Quichotte contre les moulins à vent, de Sisyphe repoussant sans cesse son rocher.
Il est grand temps de globaliser toutes ces luttes, ce qui est l’objet de ma courte intervention ! Et la Jan Satyagraha 2012 d’Ekta Parishad peut être un excellent outil pour réaliser cela.
Après dix ans de combat et de lutte, et une énorme crise financière ayant mis à genoux de grandes banques, des pays entiers et des peuples qui n’avaient rien demandé, l’idée portée par ATTAC de taxation des transactions financières se trouve aujourd’hui à l’agenda du G20. Que n’a t’on pourtant tout au long de ces années entendu tous ces faux prophètes du libéralisme effréné nous expliquer la stupidité de cette idée ! Interdire aux multinationales ou aux gouvernements de s’accaparer des terres pour permettre aux populations de pouvoir rester et vivre dignement sur leur terrain, faire primer les règles de la FAO sur celles de l’OMC, reprendre les propositions de l’appel de Dakar et les porter devant l’ONU, etc., utopie ? Les utopies d’aujourd’hui sont de plus en plus les réalités de demain, avec l’accélération du dépérissement du modèle économique dominant se heurtant de plein fouet aux règles immuables de la nature (les ressources, contrairement à l’idée stupide de croissance infinie, ne sont pas illimitées).
Europe Ecologie Les Verts a ainsi pleinement vocation à soutenir la démarche d’Ekta Parishad et à en prendre sa part, pour qu’en 2012, plutôt que d’un match François, Martine, Ségolène (Eva Joly ce serait mieux) contre le petit Nicolas ou l’affreuse Marine, on puisse aborder de vrais sujets concernant les Français et l’ensemble de l’humanité (rappelons qu’en France chaque année 60 000 hectares de terres disparaissent au profit de la ville et qu’il subsiste aujourd’hui à peine un million de paysans français contre dix millions en 1945. Et on n’y a pas vraiment gagné en qualité nutritionnelle).
Alors personnellement pour 2012, mon passeport et mes chaussures sont prêts !
Benjamin Joyeux
Pour plus d’infos, voir notamment:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Ekta_Parishad
Certes je me répète un peu, mais étant donné que ce sujet est totalement absent des médias, il est nécessaire d'en remettre une couche:
Actuellement et en catimini, des responsables indiens et européens se rencontrent à Bruxelles pour mettre au point les détails de finalisation d’un accord de libre-échange entre l’Inde et l’Union européenne, en cours de négociation depuis plusieurs mois. Or cet accord risque de réduire l'accès à des médicaments génériques bon marché pour des millions de personnes.
La Commission européenne souhaite en effet une meilleure réciprocité dans l'accès aux marchés des pays émergents, en particulier la Chine et l’Inde, comme elle l’a indiqué début novembre en présentant sa stratégie commerciale pour les cinq ans à venir :
"Mon objectif est de veiller à ce que les entreprises européennes obtiennent des conditions équitables et que nos droits soient respectés afin que nous puissions tous profiter des bénéfices du commerce", a notamment souligné le commissaire européen au Commerce, Karel de Gucht.
Bien lui en fasse : mais doit-on sacrifier le droit à la santé pour tous sur l’autel du business ? Car la question se pose sérieusement au regard de certaines clauses écrites dans l’accord bilatéral signé entre Bruxelles et New Delhi. En effet, les règles sur la propriété intellectuelle proposées par l’Europe risquent d’entraver sérieusement la production des médicaments génériques indiens. Car l’accord prévoit d’allonger les droits de la propriété industrielle ou encore d’inclure une notion d'exclusivité des données (la très controversée clause de data exclusivity). Cela contraindrait les fabricants de génériques à de longs et coûteux essais et privilégierait les grands laboratoires pharmaceutiques au détriment des malades n'ayant pas les moyens de se soigner.
Or on n’y pense pas toujours, mais l’Inde, au delà des clichés habituels (vaches sacrées, Bolywood, call centers ou logiciels informatiques), c’est surtout l’un des plus gros producteurs de médicaments génériques dans le monde. Depuis les années 1970, le Sous Continent produit des médicaments pour les pays en développement, tant et si bien qu’on le considère aujourd’hui comme la « pharmacie du monde ». Ces génériques bon marché ont permis des avancées spectaculaires dans le traitement de maladies graves comme la tuberculose, le paludisme ou encore le SIDA. L’Inde fabrique aujourd'hui 20% des génériques dans le monde.
Actuellement par exemple, plus de 50 % des médicaments distribués par l'Unicef viennent d'Inde. Des experts estiment que dans le cas des antirétroviraux destinés aux malades du SIDA, ce chiffre s'élève à 93 %.
Le développement de l'industrie indienne a eu un impact déterminant sur l’ensemble de la planète, favorisant des baisses drastiques des médicaments et des traitements, malgré toutes les déclarations contraires des grandes entreprises pharmaceutiques. Dans les années 90, une fois mis en concurrence (certes toute relative) avec l'Inde, les laboratoires occidentaux ont revu leurs tarifs à la baisse, entrainant la chute des prix de plus de 90 % en quelques années.
Et l’Europe remettrait en cause ce progrès indéniable au nom du sacro-saint business ?
L'adoption de ce traité signifie rien de moins que la mort de centaines de milliers de personnes. L’industrie pharmaceutique indienne ne serait plus en capacité de fournir des médicaments aux pays en développement et les laboratoires occidentaux pourraient de nouveau affirmer que les prix sont justes et au plus bas, sans contradicteur. En plus ces accords vont au-delà des demandes, déjà strictes, de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
De l'Organisation mondiale de la santé (OMS) au Parlement européen en passant par des chercheurs et des personnalités politiques de tous bords, beaucoup ont d’ores et déjà vivement critiqué ces mesures. Les négociateurs, eux, restent muets.
Le gouvernement indien lui-même commence à s’inquiéter et à se demander si dans les négociations internationales en cours, en particulier au sein des négociations autour d’ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement ou Accord commercial anti-contrefaçon[1]) les médicaments, leur fabrication et leur commercialisation ne doivent pas être exclus.
Il est temps que les citoyens s’emparent de ce sujet, en interpellant par exemple leurs députés européens sur la nécessité d’empêcher que les négociations commerciales en cours entre l’UE et l’Inde puissent porter sur les droits de propriété intellectuelle concernant les médicaments, et en leur demandant également de réclamer à la Commission une transparence totale sur cet accord de libre échange.
Liste des députés européens français ici :
http://www.europarl.fr/ressource/static/files/membres/annuaire_des_deputes.pdf
Les gouvernements des « pays riches » et les grandes organisations internationales n’ont toujours pas tiré les leçons de la triple crise écologique, économique et démocratique actuelle et continuent de signer des accords dans le dos des peuples au bénéfice des multinationales, en l’espèce les grands groupes pharmaceutiques au détriment des malades d’Afrique et d’ailleurs. Mais la société civile internationale s’organise et ils ne pourront pas éternellement passer outre ses légitimes revendications.
Benjamin Joyeux
[1] L’ACTA est une proposition de traité international multilatéral concernant les droits de propriété intellectuelle, la lutte contre les produits contrefaits et les échanges illicites de fichiers sans autorisation des ayants-droit. Il est en cours d'élaboration entre plusieurs États qui se rencontrent périodiquement pour négocier: l'Australie, le Canada, la Corée du Sud, les Emirats arabes unis, les Etats-Unis, le Japon, la Jordanie, le Maroc, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, Singapour, la Suisse et l'Union européenne. L'absence de publicité des négociations suscite de vives critiques, les dispositions du nouvel accord s'annonçant bien plus complètes et restrictives que celles déjà prévues par l'ADPIC, négocié à la fin du cycle d'Uruguay du GATT en 1994.
Rajagopal, le fameux leader charismatique indien, porte parole d’Ekta Parishad, mouvement indien de défense des sans terres, était au Parlement européen de Strasbourg, ce mercredi 16 juin 2010, à l’invitation de l’eurodéputée Karima Delli.
Venu parler de la grande marche qu’il prépare avec son mouvement en 2012, le « nouveau Gandhi » (comme aiment à l’appeler ses compatriotes), a été auditionné par le groupe des Verts au Parlement européen, lors de leur réunion de groupe, de 19h à 21h.
Après avoir présenté son combat et celui d’une partie de son peuple, les pauvres qui en Inde sont victimes de la Globalisation, expropriés de leurs terres par le gouvernement indien pour notamment permettre à de grands groupes nationaux et internationaux d’implanter leurs infrastructures sur le territoire, Rajagopal a invité les eurodéputés Verts à le rejoindre pour la grande marche de 2012.
Il a été longuement applaudi par le groupe.
En 2012, Ekta Parishad espère pouvoir réunir plus de 100 000 personnes qui parcourront des milliers de kilomètres dans toute l’Inde pour rejoindre Delhi le 2 octobre, journée internationale de la non-violence. Cette marche, nommée « Jan satyagraha » (« force de la vérité ») se veut un grand mouvement national et international qui, sur le modèle de la fameuse « marche du sel » de Gandhi en 1930, permettra de peser sur le gouvernement indien pour réclamer le respect des droits des paysans et des pauvres de l’Inde, et au-delà d‘interroger notre modèle économique d’exploitation illimitée des ressources naturelles au détriment d’une bonne partie de l’Humanité.
La Jan Satyagraha débutera le 2 octobre 2011, et Rajagopal et ses compagnons de route espèrent parcourir 6000 km dans toute l’Inde durant un an.
Pour la financer, Rajagopal a expliqué au groupe des Verts que chacun des participants indiens à la marche devait chaque jour mettre une roupie de côté. Il a ainsi proposé pour les Européens souhaitant soutenir son action une campagne Un Euro par jour pour la Jan Satyagraha de 2012.
Cette marche nécessite un budget d’environ 4 millions d’euros. Des marches de soutien sont d’ores et déjà prévues dans plusieurs régions de France.
Toutes les infos sur le site d’Ekta Parishad et sur http://www.jan-ouest-2012.fr/#
* Copyright photo Benjamin Joyeux
L’Inde, ce n’est pas seulement des traditions millénaires pour touristes occidentaux à la recherche de spiritualité, des logiciels informatiques ou des call centers. L’Inde, c’est également l’un des plus gros producteurs de médicaments génériques dans le monde. Depuis les années 1970, le Sous Continent produit des médicaments pour les pays en développement. Ces génériques bon marché ont permis des avancées spectaculaires dans le traitement de maladies comme la tuberculose, le paludisme ou encore le SIDA. Selon PricewaterhouseCoopers, l’Inde fabrique aujourd'hui 20% des génériques dans le monde, et particulièrement les génériques permettant de soigner à bas coût les malades du SIDA dans les pays pauvres, principalement en Afrique.
L’ONG Médecin Sans Frontières a rappelé dans un communiqué publié fin avril que 80% des médicaments antirétroviraux qu’elle distribue aux malades du SIDA en Afrique sont des génériques fabriqués en Inde. Si ces génériques n’avaient pas été produits, ce sont sans doute des millions de vie humaine au sein des populations pauvres de la planète qui n’auraient pas pu être sauvées. MSF indique également dans son communiqué que les médicaments génériques fabriqués en Inde ont contribué à faire passer les prix des traitements du SIDA de 1.000 à 80 dollars par an.
Or ce progrès indéniable risque d’être remis en cause, comme d’habitude au nom du sacro-saint business: un accord de libre-échange négocié entre l'Union européenne et New Delhi pourrait en effet réduire l'accès de millions de personnes à des médicaments génériques bon marché.
Pour les détracteurs de cet accord, les règles sur la propriété intellectuelle proposées par l’Europe entraveraient la production des médicaments génériques indiens. Par exemple, l’accord semblerait prévoir d’allonger les droits de la propriété industrielle ou encore d’inclure une notion d'exclusivité des données. Cela contraindrait les fabricants de génériques à de longs et coûteux essais et privilégierait les grands laboratoires pharmaceutiques au détriment des malades n'ayant pas les moyens de se soigner.
Il y a un an déjà, l’ONG Oxfam avait dénoncé les saisies par les douanes belges de médicaments en provenance de Chine et d’Inde et destinés à l’Afrique, sous prétexte qu’ils étaient des contrefaçons sans effets thérapeutiques. Pourtant, toujours d’après Oxfam, 90% de ces médicaments chinois et indiens mis en vente sur le marché africain ont des effets thérapeutiques incontestables.
Il n’y a pas que les ONG occidentales qui dénoncent la teneur de l'accord bilatéral UE-Inde: pour Amar Lulla, un responsable de Cipla, l'un des plus gros producteurs indiens de génériques :
"Le sort de millions d'Indiens pauvres sera décidé par un accord de libre-échange avec l'Europe. Si les droits de propriété industrielle l'emportent sur les droits des patients, ce serait un génocide".
John Clancy, porte-parole de l'UE pour les questions commerciales, a assuré pourtant que « L'UE s'engage pleinement à garantir que les personnes dans les pays les plus pauvres aient accès à des médicaments abordables ».
Mais au-delà des mots, quelles garanties avons nous vraiment que les droits de la propriété intellectuelle ne se renforcent pas au détriment de l’accès aux médicaments et du droit à la santé pour tous, en particulier pour les plus pauvres ?
Ces dernières années, l'Europe, (tout comme d’ailleurs les Etats-Unis) a utilisé des accords de libre-échange pour renforcer les règles de propriété intellectuelle au-delà de ce qu'impose l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Ces mesures étaient justifiées par le soutien à l'innovation et l'investissement. Mais elles ont eu surtout pour principal effet de faire grimper le coût des médicaments dans les pays pauvres.
AMI, ADPIC, ACTA, accords bilatéraux, quoi encore demain ? Les gouvernements des « pays riches » et les grandes organisations internationales semblent ne pas avoir tiré les leçons de la triple crise écologique, économique et démocratique actuelle et continuent de signer des accords dans le dos des peuples au bénéfice des multinationales, en l’espèce les grands groupes pharmaceutiques au détriment des malades africains. Cet état de fait ne pourra pas continuer éternellement. Les Indiens, les Grecs et tous les autres finiront bien par se révolter.
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