Vendredi 31 octobre 2008

La crise financière historique que nous traversons actuellement nous donne enfin l’occasion d’apercevoir le véritable visage du système économique mondial, que nous connaissons en France sous le vocable de « mondialisation », et que nous subissons depuis bientôt trois décennies. La « croissance », la « sécurité », la « bonne gouvernance », etc., tous ces outils nécessaires à la propagation du néolibéralisme dans les têtes du bon peuple apparaissent aujourd’hui bien fades face à l’ampleur de la catastrophe, dont nous ne subissons pourtant que les prémices. Alors tombons les masques ! La gauche a une occasion historique de revenir en force au cœur du champ politique comme elle a su le faire en Amérique Latine, rompant définitivement avec ce libéralisme mortifère.

Or est-ce bien le chemin emprunté actuellement ? Le Congrès du PS approche, et l’on ne voit pas vraiment apparaître en ses rangs une nouvelle idéologie porteuse d’espoir. L’écologie, la décroissance, la décolonisation de l’imaginaire, toutes ses utopies qui semblent aujourd’hui urgentes à mettre en œuvre ont une occasion historique d’émerger enfin. Les écologistes et les altermondialistes ne devraient plus crier seuls dans le désert par les temps qui courent. Et pourtant…


L’insécurité pour oublier la lutte des classes

L'insécurité consiste en un sentiment d'anxiété que peut ressentir un individu ou une collectivité devant ce qui peut advenir. Peur quant au présent et peur quant à l’avenir. Le sentiment d'insécurité peut être individuel ou collectif, combinant danger bien réel ou imagination de celui-ci. Sa perception est affaire de subjectivité. Les éléments perçus collectivement comme angoissants varient d'un pays à l'autre, d'une période à l'autre, d'une catégorie de population à une autre, etc.

De nombreux acteurs politiques n’hésitent pas à surfer sur le sentiment d’insécurité, voire à le susciter, dans l'optique d’obtenir le soutien des populations sensibles à ce discours. Sentiment d’insécurité quant à son logement, à son emploi, à sa retraite, à sa santé, à la délinquance dans son quartier, la crainte d’un acte terroriste, etc. Les sujets enclins à susciter le sentiment d’insécurité sont nombreux aujourd’hui.

Des auteurs comme Frédéric Fappani font apparaître la notion de sentiment d'insécurité entre 1970 et 1980 : ce sont exactement les rapports Peyrefitte de 1977 et Bonnemaison de 1982 qui consacreront l’insécurité en France, parallèlement à la mise en place du premier plan Vigipirate en 1978 par Valéry Giscard d’Estaing alors que  l’Europe connaît une vague d’attentats. L’insécurité est une manière de se saisir de la question de l'augmentation de délinquance, notamment dans les quartiers populaires, sans avoir à se prononcer sur les causes. Ne serait-elle donc pas une manipulation de l'Etat ?

L’insécurité est en effet une notion bien commode pour dissimuler la question sociale et les rapports de classes, dans une société de plus en plus inégalitaire : la France, qui n’a jamais créé autant de richesses, comptait par exemple, en 2006, 7,9 millions de personnes pauvres (si l’on définit la pauvreté, selon un critère européen, en dessous du seuil de 60% du revenu médian), soit 13,2 % de la population.

Dans un pays traumatisé par le chômage de masse, élément structurel de notre économie depuis le début des années 70, la peur du déclassement social frappe cependant toutes les couches de la population, pas seulement les plus pauvres. Cela provoque une peur de l’avenir dissuadant bien souvent les salariés de revendiquer de meilleurs salaires, déjà bien contents d’avoir un job. Leur frustration n’a plus qu’à être détourné et canalisé vers un bouc émissaire, l’autre, le différent, l’étranger, technique vieille comme le monde, par des hommes politiques, à droite, mais également malheureusement parfois, à gauche : l’étranger, l’immigré, le sans papier, celui qui serait responsable de tous les maux de la France. Les banlieues françaises brûlent ? C’est la faute à ces jeunes immigrés incapables de s’intégrer (nés en France, ils ne sont pas plus immigrés que le reste du pays). Le chômage augmente, c’est du à la pression démographique exercée par ces immigrés du Sud se ruant à nos frontières, etc. 

Parfaitement exploitée par Le Pen à partir du début des années 80, cette technique de l’immigré bouc émissaire a contaminé progressivement tous les esprits au fur et à mesure que la droite pérorait et que la gauche renonçait. Ce phénomène est décrit par des penseurs comme Pierre Tévanian sous le terme de « Lepénisation des esprits » et a quand même amené Jean-Marie Le Pen à être présent au second tour des élections présidentielles d’avril 2002.

Aujourd’hui, en octobre 2008, Nicolas Sarkozy est président de la République française et pratique par le biais de son Ministère de l’immigration et de « l’identité nationale », dirigé par Brice Hortefeux, une politique inique de traque aux clandestins, faite d’enfermement et d’expulsion, dans la droite ligne de ce dont rêvait depuis bien longtemps le Front National. Ce n’est pour rien que son électorat a été véritablement siphonné par Sarkozy.

Le recul de l’Etat providence

Mais si l’Etat français consacre une telle énergie à traquer les immigrés, c’est parce qu’il a abandonné des pans entiers de sa souveraineté et de ses prérogatives parallèlement à l’imprégnation dans tous les esprits de l’idéologie néolibérale. Il reconcentre alors son énergie sur le peu qui lui reste, la sécurité. Depuis les années 80, on n’entend plus que cela, la nécessité du toujours moins d’Etat, dans l’industrie, dans l’éducation, dans la santé, dans la Poste, etc. Le moindre interventionnisme de l’Etat est perçu depuis la chute du Mur de Berlin comme une velléité marxiste d’un autre âge.

De plus, la construction de l’Union européenne a provoqué elle aussi des transferts de souveraineté et donc un abandon de la marche de manœuvre de nos dirigeants. Si cela avait été effectué pour une Europe soucieuse des inégalités sociales, il n’y aurait pas de problèmes, mais malheureusement, d’ailleurs non sans raison, les citoyens perçoivent de plus en plus l’UE comme une prédatrice de prérogatives françaises, non pas au profit d’un continent plus solidaire, mais bien plutôt d’un grand marché européen dont les seuls bénéficiaires semblent être les multinationales. Le non au référendum sur le traité constitutionnel de mai 2005 n’est que la conséquence de cet état de fait.

L’Etat se dépouille progressivement de ce que Pierre Bourdieu nommait la « main gauche », santé, éducation, services à la personne, pour se concentrer sur ses fonctions régaliennes, armée, police, justice. Et encore, l’armée française se plaint de la vétusté des matérielles, la police réclame sans cesse une augmentation d’effectifs, confrontée à des populations soi-disant de plus en plus violentes, les juges quant à eux débordent sous les dossiers, devant appliquer une politique de plus en plus répressive sans moyens supplémentaires, etc. Dans les faits donc, même les fonctions régaliennes de l’Etat français se « tiermondisent ». Mais dans le discours politique ambiant, seules celles-ci semblent revêtir une importance autre que comptable. Pour les profs, les infirmières ou la sécurité sociale, tout ce qui compte par contre, c’est la lutte contre les déficits.

Nos hommes politiques ont très bien compris cela et savent parfaitement que leur seule marche de manœuvre dans la sphère publique concerne les fonctions régaliennes. Lorsqu’ils veulent agir sur l’économie, après avoir fait cadeau au privé pendant vingt ans de toute la richesse publique française (souvenons-nous par exemple de Thomson cédé au privé par Juppé en 1997 pour 1 euro. Ironie de l’histoire, aujourd’hui l’action en bourse de Thomson vaut moins d’un euro), nos élites vont alors pantoufler dans le privé. Pour revenir au centre de l’échiquier politique, ils doivent ensuite se concentrer sur la « main droite » de l’Etat, celle des fonctions régaliennes.

C’est ce que Sarkozy a parfaitement intégré. Après sa traversée du désert entre les présidentielles de 1995 et celles de 2002, il revient dans le jeu en obtenant le ministère de l’Intérieur. Il va alors surfer sur l’insécurité, multipliant les passages au 20h et devenant la personnalité française la plus médiatisée de tous les temps, avec plus de 4000 passages télé en dix ans, soit plus d’une fois par jour en moyenne sur dix années !

Instrumentalisation de l’immigration, provocation dans les banlieues, vocable « racaille » craché avec mépris à la face des habitants des quartiers populaires, sur la dalle d’Argenteuil, un soir d’octobre 2005. S’en suivront, après la mort de Zyed et Bouna, 17 et 15 ans, électrocutés  dans un transformateur électrique où ils s'étaient réfugiés pour échapper à un contrôle de police, des émeutes urbaines violentes dans une grande partie des banlieues françaises. Nos élites viendront ensuite pérorer à la télévision les raisons à cela : Finkielkraut, censé être un « intellectuel », ira ainsi invoquer la polygamie comme phénomène explicatif des émeutes (pourquoi pas les kebabs ?). Et on connaît la suite, Sarkozy, quand même en grande partie responsable de ces émeutes, surfant sur la peur des autres, de ces « nouveaux barbares », se fera élire Président de la république en mai 2007, ayant récupéré toutes les voix du Front National.

Ces jeunes des banlieues ne sont pourtant que les nouvelles « classes dangereuses », comme les ouvriers au 19ième siècle, ceux qui subissent le plus durement le système, qu’ils soient exploités comme hier ou oubliés et marginalisés comme aujourd’hui. En 1871, les journaux dominants de l’époque décrivaient les partisans de la Commune de Paris comme des barbares, des fous sanguinaires, sans aucune volonté politique si ce n’est tout détruire. Pareil pour les jeunes de novembre 2005. Pourtant dans les deux cas, il s’agit d’un sentiment de révolte diffus qui finit par entraîner le passage à l’acte par une exacerbation du sentiment d’injustice, en l’occurrence la mort de deux innocents et les provocations d’un ministre de l’Intérieur pour le second cas.

Quand la gauche renonce…

On aurait alors aimé entendre à ce moment là la gauche remettre en avant la question sociale, le phénomène d’exclusion vécu dans ces quartiers face à une autre marge de la population qui s’engraissait avec l’accélération de la globalisation financière : enrichissement incommensurable de quelques uns face à la dégradation des conditions de vie dans les pays du Sud et les quartiers relégués des pays du Nord. Mais non, le PS continuait de courir après la droite sur le terrain de l’insécurité. Sa « nécessaire » mue idéologique passait par l’inclination devant le « divin marché » et la croissance. Et face au renoncement économique, ne reste plus que la lutte contre l’insécurité, mais « de gauche » (c’est quoi, une matraque en peau de zibeline ?), pour traiter la question sociale.  

Depuis 1983 et le tournant de la rigueur, les socialistes ont abandonné la notion de lutte des classes. Mitterrand déclarait alors « la lutte des classes n’est pas pour moi un objectif ». Lui qui s’était précisément fait élire sur des discours virulents contre les riches pour siphonner l’électorat du PC. Sauf qu’en 1984, le chômage augmente de 25% et que durant l’hiver 1985, Coluche, face à l’inaction de la gauche au pouvoir, ouvre les Restos du Cœur pour soulager les exclus des premiers balbutiements en France de la Globalisation financière qui met à bas l’Etat Providence. Réélu en 1988, Mitterrand et ses amis socialistes vont continuer à « mettre du Mercurochrome sur une jambe de bois » (dixit Coluche), tentant par quelques mesurettes de pallier aux effets les plus dévastateurs du néolibéralisme mondial (relayé alors par les institutions de Bretton Woods et les fameux plans de réajustement structurel du FMI, et par deux ambassadeurs de choc, Margaret Thatcher et Ronald Reagan).

Les ouvriers, chômeurs et classes populaires, oubliés par les Socialistes, renoncent au vote où vont vers le Front National, seul parti leur adressant désormais la parole.

Entre 1997 et 2002, lorsque la gauche revient au pouvoir, elle privatise plus d’entreprises que sous Balladur. Elle a cette fois-ci complètement renoncée. On sait ce qu’il advient, elle n’est même pas présente au second tour des élections de 2002. Et au lieu d’opérer enfin une mue idéologique non pas pour céder aux sirènes du tout marché mais pour proposer une nouvelle grille de lecture du monde, telle qu’issue par exemple des mouvements altermondialistes qui donnent de la voix depuis 1999, la gauche préfère culpabiliser les électeurs.

Et aujourd’hui, et bien le parti socialiste est encore « à contresens sur l’autoroute des idées » (François Ruffin). Alors que toutes les bourses s’effondrent, Delanoë, lancé à la conquête du PS, se proclamait, très fier de lui, « libéral », au printemps dernier. Manuel Valls voulait abandonner le nom de « socialiste » pour soi-disant, comme si c’était l’urgence tant attendue par le petit peuple, « réconcilier les idées de gauche et le marché ». C’est vrai que lorsque Dominique Strauss-Kahn, aujourd’hui directeur du Fonds monétaire international, était ministre de l’économie et des finances entre 97 et 99, nous vivions sous domination des Soviets. C’est au contraire lui qui contribua à enterrer définitivement toute idée socialiste au sein du PS concernant l’économie. Le deuil du socialisme est fait depuis longtemps au PS. Ségolène Royal quant à elle, ancienne candidate malheureuse face à Sarkozy, prône depuis la campagne présidentielle l’ouverture au Modem, c'est-à-dire au centre droit.

Le plus drôle, c’est que dans le même temps, de l’autre côté de l’Atlantique, des personnalités telles qu’Alan Greenspan, ex directeur de la FED, ou encore Lawrence Summers, 71e secrétaire au Trésor américain entre 99 et 2001, pas vraiment des gauchistes patentés, commencent à douter des bienfaits de la totale dérégulation. Les Socialistes français prennent le train en marche dans le dernier wagon alors qu’il s’apprête à heurter le mur de plein fouet. On aurait pu souhaiter pour la gauche d’un pays comme la France, si souvent révolutionnaire au cours de son histoire, un peu plus de clairvoyance et de sens critique.

Les Socialistes n’ont-ils pas remarqué que de l’autre côté des Alpes, leurs amis, qui se sont proclamés démocrates et non plus socialistes après leur ouverture au centre, se sont pris une « branlée » monumentale aux élections d’avril 2008 ? Ce pourtant par une personnalité aussi ridicule et caricaturale que Silvio Berlusconi, englué dans les affaires jusqu’au cou et ayant gouverné déjà deux fois l’Italie sans avoir laissé un souvenir impérissable. La seule leçon à tirer de tout cela, c’est que lorsque la gauche court après la droite, elle perd, notamment sur le thème de l’insécurité. Celle-ci, et il faut le marteler sans cesse, n’est que le paravent, le cache-sexe, de la question sociale.

Le dogme croissanciste

L’autre paravent, masque bien pratique pour dissimuler les inégalités sociales, c’est la sacro-sainte CROISSANCE. Les parts du gâteau ne sont pas équitables ? Grossissons le gâteau à l’infini. Or, et personne ne nous l’explique jamais dans les médias dominants, comment base t’on un système économique sur une croissance infinie sur une planète aux ressources finies ? Posez la question à Elie Cohen et il vous regardera avec de grands yeux genre « qu’est-ce que c’est que cet ahuri ? Un Bolchevique sans doute !».

Les économistes libéraux parlent du fameux trickle-down effect : en créant toujours plus de richesses d’abord captées par les classes supérieures, celles-ci seront ensuite redistribuées du haut vers le bas de la société de façon automatique, comme par magie. Sauf que les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, et toujours aussi nombreux. Un rapport du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) de 2005 estimait que les 50 plus grandes fortunes du monde gagnaient alors plus que les 416 millions de personnes les plus pauvres. Pour celles-ci, les effets positifs de la croissance se font encore attendre, alors que les négatifs, réchauffement climatique et dégradations environnementales (pollutions des sols, des eaux, sécheresses, perte de biodiversité, etc.) sont de plus en plus perceptibles. Par exemple, un habitant lambda du Bangladesh reste toujours aussi pauvre mais a de plus en plus souvent les pieds dans l’eau.

Comme le dit George Monbiot, journaliste et universitaire britannique spécialiste de l’environnement, « les gouvernements adorent la croissance parce qu’elle les dispense de s’attaquer aux inégalités ». Henry Wallich, ancien gouverneur de la Réserve fédérale américaine entre 74 et 86, tient le même discours : « La croissance est un substitut à l’égalité de revenu. Tant qu’il y a de la croissance, il y a de l’espoir, et cela rend tolérables les grands écarts de revenus. » « La croissance est un sédatif politique qui étouffe la contestation, permet aux gouvernements d’éviter l’affrontement avec les riches, empêche de bâtir une économie juste et durable ». Là encore, ce n’est pas un gauchiste invétéré qui s’exprime. Une trace de ce type de propos dans les motions socialistes pour le Congrès de Reims ? Une seule, dans la motion Utopia, prête pour la décroissance, mais qui risque au mieux de faire 5% et qui sera donc absente de l’exécutif PS pour les années qui viennent.

Et pourtant, pourtant l’actualité n’a jamais autant donné raison aux partisans d’un changement de système économique. Alors pourquoi pas l’écologie et la décroissance ?

Une occasion historique

Toute la planète finance s’effondre, les multiples mises en garde des altermondialistes qui depuis des années criaient seuls dans le désert se vérifient, les penseurs les plus libéraux découvrent tout d’un coup les vertus de l’interventionnisme étatique, etc. Il faut « refonder le capitalisme » sur de bonnes bases, rien que cela. Nicolas Sarkozy a beau jeu maintenant de prendre la posture du chef d’orchestre de la refonte du capitalisme et du retour de l’Etat, lui qui prône depuis des années l’adoption en France du libéralisme anglo-saxon. Il faut garder à l’esprit qu’il y a encore quelques semaines, son gouvernement proposait un texte pour dépénaliser le droit des affaires et donc permettre aux financiers de jouer notre argent avec encore plus de facilité. Et aujourd’hui François Fillon refuse de financer le sauvetage des banques par l’augmentation des impôts (qui toucherait d’abord les plus nantis). Il préfère grever le déficit : tout le monde paye pour l’irresponsabilité de quelques uns qui par ailleurs s’en sont mis plein les poches ces dernières années.

320 milliards d’Euros, oui 320 milliards, c’est la somme débloquée par l’Etat français sous présidence Sarkozy pour sauver les banques, dont 10,5 milliards injectés immédiatement pour soulager les six grandes banques françaises ! Et ce n’est que le commencement. Comparaison n’est pas raison, certes, mais mettons à côté de ce chiffre celui du trou de la sécu, 15 milliards prévus en 2009, servant à justifier en permanence les déremboursements de soins (dentaires, optiques, frais d’hospitalisation, etc.), ou encore le budget de l’éducation nationale, 58 milliards d’Euros pour 2008, 19 milliards de moins qu’en 2007, et 13 500 postes de profs supprimés l’année prochaine, toujours pour raison budgétaire. Dernier chiffre : 10 milliards d'euros, c'est exactement le montant nécessaire pour éradiquer la faim dans le monde, selon une estimation des Nations Unies.

On le voit, la priorité de l’Etat français aujourd’hui, ce n’est ni la santé de nos concitoyens, ni l’avenir de nos enfants, mais le sauvetage d’un système économique libéral complètement fou. La machine infernale s’est autodétruite, ce phénomène ayant accéléré ces dernières années par l’impéritie d’une poignée de financiers rapaces dont la majeure partie de nos dirigeants, français et européens, partage encore aujourd’hui le même prisme idéologique (celui du libre échange).

L’économie réelle commence juste à subir les premiers effets de la crise financière. Dans les mois qui viennent, 20 millions de personnes risquent de se retrouver au chômage dans le monde (chiffre du directeur du Bureau International du Travail - BIT.) Précarisation accrue au Nord, multiplication des émeutes de la faim au Sud, nous ne sommes plus dans l’urgence mais dans la bérézina.

Les mouvements de résistance à la globalisation financière, écologistes et altermondialistes, n’avaient jamais encore vu leurs constats critiques sur l’économie s’avérer, malheureusement, aussi justes. Ce n’est pas pour cela qu’ils sont plus entendus. Bien au contraire, ce sont exactement les mêmes acteurs, pompiers pyromanes, qui mettent leur casquette à l’envers pour prôner aujourd’hui ce qu’ils réfutaient hier, disons pour faire vite l’intervention de l’Etat et le retour du secteur public sur la scène internationale. Et les Nicolas Baverez, Elie Cohen, Jacques Attali et autre essayiste de salons, qui nous bassinent depuis des lustres avec la nécessité du tout marché, sont les mêmes aujourd’hui qui, sans honte aucune, nous vantent les vertus de l’Etat. Mais « qu’on leur coupe la tête ! » pour citer la Reine de Pic dans Alice au Pays des Merveilles. Foutez-nous la paix !

Allons nous encore écouter longtemps les mêmes vieilles badernes radoter sur nos ondes et dans nos journaux la nécessité de nous adapter à ce monde libéral qui n’a plus aucun sens. L’argument budgétaire pour freiner les avancées sociales, c’est fini ! Quand on trouve 320 milliards en 24h pour sauver des banques, on est en mesure de trouver des sous pour tout le reste.  

Alors saisissons cette occasion historique : parlons écologie, parlons décroissance conviviale et solidaire, parlons partage des ressources naturelles entre le Nord et le Sud. Cela n’a plus rien d’utopique quand les soi-disant « réalistes » libéraux nous foutent en l’air la planète. Et s’ils ne veulent toujours pas nous écouter, il va falloir les pousser vers la sortie avec un coup de pied au derrière.

Pour citer Jean Jaurès, un socialiste qui lui n’a jamais renoncé : « ce que la vie m’a révélé, ce n’est point l’idée socialiste, c’est la nécessité du combat. » Alors battons-nous !

Le rassemblement des écologistes de tous bords est une première étape pour peser face à tous les partisans du productivisme qui se sont, s’en rendent-ils compte aujourd’hui, historiquement plantés. Cessons d’agrandir le gâteau, la planète ne le supporte plus, mais partageons-le enfin en parts égales car, comme le disait Gandhi, « il y a assez de biens en ce monde pour les besoins de tous, mais pas assez pour l’avidité de chacun. »

Mercredi 9 avril 2008

La phrase du jour de Sarko: Pour le Président de la république, les manifestations qui ont eu lieu un peu partout dans Paris au passage de la flamme olympique, lundi 7 Avril 2008, était "un spectacle ridicule, lamentable" (Cf Canard enchaîné d'aujourd'hui).

Pour Nicolas Sarkozy, les défenseurs des droits de l'Homme qui ont légitimement montré leur refus d'offrir un blanc seing à la Chine et à sa politique répressive vis-à-vis du Tibet sont des "tibétophiles fous". Quant à la réaction de Louis de Brossia, pourtant sénateur UMP, qui avait appelé "tous les élus locaux de France à arborer le drapeau tibétain au fronton des édifices publics", et bien pour le locataire de l'Elysée "c'est aussi idiot que si les officiels chinois me demandaient de hisser le drapeau basque au fronton de l'Elysée".

Quoi ajouter à ce genre de connerie? Elle parle d'elle-même. Basques et Tibétains subiraient donc le même sort. Des policiers français tirent sur des Basques et en tuent des centaines dans notre beau pays sans que nous ne réagissions? Les autorités nient le droit aux Basques d'exister? C'est terrible!

Je propose donc au Président de partir en vacances d'abord au Pays Basque, sur les côtes landaises, puis après au Tibet. Ca pourrait être pour lui une expérience enrichissante. En tous cas, celui qui se présentait avant son élection comme le futur "Président des droits de l'Homme" nous offre aujourd'hui de belles leçons de géopolitique. Certes il défend bien les "droits de l'homme d'affaires".

Quoi ajouter, si ce n'est pauvre type et pauvre France? Heureusement que nombre de nos concitoyens, contrairement à leur président, sont encore actifs pour défendre le peu qu'il nous reste de dignité humaine dans ce pays en refusant, au nom de pseudo valeurs de l'Olympisme, de fermer les yeux sur des massacres. Tous ces gens qui ont manifesté lundi ont sauvé l'image de l'Hexagone, tout comme les militants qui refusent chaque jour que des personnes, sous prétexte qu'elles n'ont pas de papiers, soient traitées tels des parias. Merci à eux!
Mercredi 11 avril 2007

Alors que la France a « le nez dans le guidon » pour élire son chef républicain, à deux semaines des élections présidentielles, et que les sondages (qui nous disent par ailleurs qu’une bonne moitié des Français sont encore indécis) soutiennent que la France est très à droite, traversons donc l’Atlantique, histoire de prendre un peu de distance et d’air frais, pour aller voir ce qui s’y passe, au sud, là où l’on parle Espagnol ou Portugais, et pas seulement.

 

L’Amérique Latine, la mythique, a souvent servi de référent idéologique aux gauches européennes en mal ou en panne d’idées, depuis les aventures révolutionnaires d’Emiliano Zapata au début du siècle en passant par les combats du Che Guevara, l’arrivée au pouvoir et la fin tragique de Salvador Allende ou jusqu’à aujourd’hui l’EZLN du sous-commandant Marcos, les expériences de Porto Alegre et le lancement des FSM, le chavisme au Vénézuéla, etc.

 

Continent foyer de révolutions permanentes, provoquées par le rejet de régimes iniques et d’inégalités abyssales, les luttes d’Amérique Latine apparaissent toujours comme une sorte de laboratoire in vivo d’expériences de gauche difficiles voire impossibles à mettre en œuvre en Europe, continent sans doute trop ancien, trop légaliste, trop blasé d’expériences multiples de révolutions manquées. Alors on regarde de l’autre côté, avec des yeux passionnés et une nostalgie non feinte. Pourtant, pourtant les constats faits là-bas sont transposables ici. Les destructions inhérentes dues à la mondialisation néolibérale et leurs cortèges d’exclus traversent les eaux et les continents. Alors les expériences réalisées là-bas sont toujours riches d’enseignements pour ici.  

 

L'Amérique latine apparaît comme un laboratoire et un enjeu, pour la gauche de gouvernement tout comme pour la mouvance altermondialiste, fédérée autour du Forum social mondial de Porto Alegre au Brésil. Et ces dernières années, quelque chose de géopolitiquement déterminant se déroule là-bas : le basculement à gauche de la quasi-totalité du centre et du sud du continent américain, sous des formes certes différenciées, entre, disons pour faire simple, « gauche d’accompagnement » et « gauche de transformation » vis-à-vis de la mondialisation, mais avec des points communs des plus intéressants.

 

Après avoir été pendant des décennies l’arrière-cour sanglante des Etats-Unis, avec entre autre le sinistre plan Condor, dans les années 1980 et 1990, l’Amérique latine tente de mettre en place un ensemble de réformes sociales, politiques et économiques déterminantes, pour démilitariser les rapports sociaux, démocratiser le pouvoir et libérer l’économie. Mais après les dictatures militaires, ce sont celles du marché et des règles du commerce international qui viennent frapper de plein fouet la majorité de la population. Les Etats-Unis poussent alors à la signature de traités de libre échange. D’abord l’ALENA (accord de libre échange nord américain) avec le Mexique et le Canada avant des traités bilatéraux pour parvenir à leur fin, la constitution de la ZLEA (zone de libre échange des Amériques) sur l‘ensemble du continent.

 

A la fin des années 90 commence alors à se traduire dans les urnes un raz le bol vis-à-vis de la prééminence de règles favorisant avant toute chose le grand voisin américain.

 

Laissons de côté Cuba et son vieux chef Fidel Castro, régime bien entendu anti-américain depuis la chute de Batista en 1959, quelque peu moribond et parmi les derniers Etats communistes de la planète.


Le Venezuela ouvre le bal en décembre 1998. Tout au long des années 90, le pays connaît un climat d’agitation politique et de crises économiques dues entre autre à la dépendance économique vis-à-vis des cours mondiaux des hydrocarbures. En 98, la forte diminution du prix du pétrole entraîne l’aggravation de la crise politique. Les partis traditionnels sont laminés aux élections par Hugo Chavez (photo), à la tête du MVR (Mouvement Ve république), qui entend bien mettre en œuvre une véritable « révolution », qui plus est bolivarienne[1], en faveur de plus de justice sociale et d’une réelle répartition des richesses que procure le pétrole vénézuélien. Depuis lors président du Venezuela malgré les tentatives de déstabilisation de l’opposition et la tenue d’un référendum révocatoire en août 2004, Hugo Chavez est réélu en décembre 2006 avec 63% des voix. Souvent accusé de populisme outrancier et de dérives autoritaires, non sans raison, Chavez a néanmoins réussi à redonner espoir aux couches les plus pauvres par le biais de diverses mesures : nationalisation des immenses propriétés terriennes non cultivées appartenant aux plus riches propriétaires pour les redistribuer à des agriculteurs travaillant dans de petites coopératives. Cela permet de donner du travail aux plus pauvres et de limiter les importations dans un pays endetté. Par ailleurs, un système de banque de semences est mis en place afin de préserver la diversité des plantes et la culture des OGM est interdite. Afin de protéger les petits pêcheurs et la biodiversité maritime, la pêche intensive n’est plus possible dans les eaux territoriales vénézuéliennes.


Malgré la concentration du pouvoir entre ses mains et au-delà de la personnalité controversée de Chavez, véritable personnage de roman à la sauce Garcia Marquez, le Venezuela offre aujourd’hui des caractéristiques de prémices d’une écologie populaire au service des oubliés de la mondialisation.


La puissance régionale de la zone, le Brésil, élit quant à lui, le 27 octobre 2002, Luiz Inácio Lula da Silva (photo), ancien ouvrier syndicaliste, à la présidence de la république. Elu avec 60% des suffrages, Lula devient le premier président de gauche du Brésil, suscitant d’immenses espoirs au sein des couches populaires dans les favelas et les campagnes brésiliennes ravagées par la pauvreté.

 

De 1990 à 2002, les classes dominantes brésiliennes avaient mis en oeuvre un programme néolibéral désastreux pour l’économie et la population, dilapidant les services publics, livrant au capital financier et international les entreprises publiques et privées et provoquant une augmentation désastreuse de la dette. Résultat de cette politique, le Brésil se retrouvait à payer les intérêts les plus élevés de la planète et c’est la population qui payait les pots cassés.

 

Mais à l’arrivée de Lula au pouvoir, celui-ci agit d’abord pour répondre aux exigences du Fonds monétaire international, tout en militant néanmoins avec l'Argentine pour leur assouplissement, tant et si bien que fin 2003 les demandes du FMI sont même dépassées. En octobre 2006, malgré les déceptions et les scandales de corruption ayant frappé le Parti des Travailleurs, Lula est réélu président.

Les mouvements sociaux, s’ils ont participé à la prise du pouvoir par Lula, restent critiques vis-à-vis de sa politique économique. Le MST (Mouvement des sans terre, immense organisation de quelques 1,5 millions de membres) se manifeste régulièrement pour protester contre la lenteur de la réforme agraire, la priorité donnée à l’agrobusiness et la non réalisation du Plan national de réforme agraire.


Clairement écolo et résolument populaire, les sans terre brésiliens ont construit des milliers d’écoles et obtenu des financements publics pour leur fonctionnement. Ils ont permis la scolarisation de centaines de milliers d’enfants des couches populaires. Le MST défend par ailleurs une agriculture traditionnelle à l’opposé de l’agro business promu par les multinationales.  


Même si Lula n’a pas réussi à répondre aux immenses espoirs qu’avait suscité son élection, il reste néanmoins un interlocuteur ouvert pour le mouvement social brésilien.


L’autre grand pays de la zone, l’Argentine, est dirigé depuis mai 2003 par un président de centre gauche et péroniste[2], Nestor Kirchner (photo, à gauche avec Morales, Lula et Chavez).

 

En décembre 2001, l’Argentine connaît la pire crise économique de son histoire. Les politiques néolibérales, notamment les ajustements structurels réclamés par le FMI et la Banque mondiale, ont mené l’Etat à la faillite totale. Le discrédit frappe alors l’ensemble de la classe politique. Tous les Argentins se retrouvent dans la rue : des « piqueteros » (chômeurs bloquant les routes pour réclamer du travail) aux couches favorisées, dont les banques ont confisqué les économies, en passant par les classes moyennes, paupérisées en quelques mois.


Le président d’alors, Fernando De la Rua, doit abandonner le pouvoir à la suite de gigantesques manifestations et d’une répression sauvage (faisant une trentaine de morts et des centaines de blessés).


Après cinq présidents en une dizaine de jour, Eduardo Duhalde réussit à stabiliser l’économie, mais la crise sociale continue d’envenimer le pays.


Néstor Kirchner est alors élu en mai 2003 et reprend à son compte une partie des revendications des Argentins. Il prend ses distances vis-à-vis des institutions internationales en développant un discours antilibéral et épure l’armée des derniers reliquats de la dictature en faisant annuler les lois sur l’impunité pour les responsables de la disparition de 30 000 opposants entre 1975 et 1983. Avec seulement quelques programmes d’assistance aux plus démunis, Kirchner réussit l’exploit de désamorcer la bombe des protestations des millions d’Argentins qui vivent sous le seuil de pauvreté. C’est surtout la reprise économique, avec baisse du chômage et hausse de la consommation, qui redonne espoir à la population. Pourtant les inégalités demeurent flagrantes, mais par sa politique de centre gauche habile, le président péroniste a réussit à faire le vide politique sur sa gauche.


Néanmoins, de nouvelles luttes émergent parallèlement à la prise du pouvoir par Kirchner. Au plus fort de la crise argentine, de nombreuses entreprises en faillite sont occupées par les ouvriers et transformées en coopératives. Elles sont devenues un symbole de lutte contre la désindustrialisation du pays mais également un symbole altermondialiste de résistance à l’ordre néolibéral, popularisé par Naomi Klein dans son documentaire « The Take ». Aujourd’hui, ce sont près de 160 entreprises récupérées qui produisent selon un modèle de coopérative, de l’hôtellerie de luxe au textile en passant par les machines agricoles.


C’est également et surtout autour des questions écologiques que naissent de nouveaux mouvements sociaux. Celui notamment de la ville de Gualeguaychu (située à 30 km de la frontière avec l’Uruguay), où des « assemblées » de citoyens s’opposent à la création de papeteries en Uruguay. La population, qui craint une contamination de la rivière, bloque les ponts reliant les deux pays, envenimant au passage les relations entre Buenos Aires et Montevideo.


En Uruguay d’ailleurs, depuis le 1er mars 2005, c’est Tabaré Vazquez qui est président de la République. C’est la première fois depuis 150 ans qu’un homme de gauche, ne faisant parti ni du parti Colorado (libéral) ni du parti Blanco (conservateur), est élu à la tête de l’Etat. Il fut supporté par les descendants des peuples Guarani et Charrua, amérindiens exterminés presque entièrement à partir de l’indépendance du pays en 1830. La victoire de Vasquez est sans conteste celle du mouvement social uruguayen, même si celui-ci reste méfiant vis-à-vis d’une gauche plutôt modérée. Les « indigènes » locaux, s’ils n’ont pas encore l’un des leurs au pouvoir, disposent enfin d’un interlocuteur à Montevideo qui ne peut les marginaliser comme l’ont fait tous ses prédécesseurs.


Plus à l’Ouest, au Chili, c’est Michèle Bachelet, femme de gauche, qui accède au pouvoir en janvier 2006. Ségolène Royal s’était d’ailleurs rendu à Santiago pour la soutenir avant son élection, tandis que les éléphants du PS, pris de court médiatiquement, barrissaient sous la pluie de Jarnac en  hommage à Mitterrand. Une femme socialiste au pouvoir au Chili, bien que modérée, c’est toutefois assez gênant pour Washington qui aimerait bien imposer son hégémonie économique sans condition dans la zone.

 

Mais deux pays dans la région ont fait le choix d’une gauche résolument alternative par rapport à l’ordre mondial dominant :

 

-la Bolivie tout d’abord, pays marqué depuis son indépendance en 1825 par de nombreux coups d’état et surtout par la mise à l’écart et le quasi esclavage de la majorité de sa population, indigène.

 

En janvier 2006, Evo Morales (photo), syndicaliste issu d’une modeste famille de paysans Aymara[3], accède à la présidence de la République, porté par le mouvement social. Alors que depuis des siècles, la Bolivie voyait l’ensemble de ses ressources naturelles exploitées par les colons puis par les multinationales étrangères, une des premières mesures de Morales est la nationalisation des hydrocarbures, présents en grand nombre dans le sous-sol bolivien, et la renégociation des contrats avec toutes les entreprises étrangères.

 

Une des batailles symboliques qui avait réussi à cristalliser le mouvement social bolivien fut celle de l’eau dans la ville de Cochabamba : en 1999, le gouvernement néolibéral d’Hugo Banzer favorise la privatisation des services de distribution de l’eau de Cochabamba au profit d’une filiale de la Lyonnaise des eaux. Mais les habitants refusent cette appropriation d’une ressource vitale. Les populations rurales et urbaines s’unissent alors pour revendiquer l’annulation du contrat de concession du consortium international et la modification de la loi encadrant les droits de propriété et de gestion de l’eau. Les manifestations accompagnant ces revendications sont d’abord réprimées par l’armée avant que le gouvernement n’accepte de re-nationaliser la gestion de l’eau.

 

Après cette première victoire décisive, le mouvement social réussit donc à faire élire un indigène issu du peuple, Evo Morales, au poste suprême. Et celui-ci s’oppose à la privatisation des ressources naturelles au profit des multinationales étrangères. Pour contrer la volonté impérialiste américaine et sa ZLEA, Morales se rapproche également de Chavez et de Castro pour promouvoir l’ALBA, Alternative bolivarienne pour les Amériques, se voulant une organisation de coopération intégrée dans les domaines social, économique et politique, à la philosophie bolivarienne fondée sur plus d’égalité et de justice sociale, et pas seulement sur des échanges commerciaux.

 

La lutte contre l’appropriation des ressources naturelles et pour les droits des « indigènes » en Bolivie a ainsi gagné plusieurs rounds, mais le combat contre les multinationales et l’ordre néolibéral à volonté hégémonique porté par Washington est loin d’être terminé. Néanmoins, les mouvements sociaux boliviens sont riches d’enseignements pour les mouvements sociaux français et européens portés par des valeurs d’écologie populaire, même si nos « indigènes » ne sont pas les leurs et que le processus de privatisation des ressources est moins violent, ou sans doute moins visible et plus pernicieux, dans nos contrées[4].

 

-En Equateur ensuite :ce petit pays, à peine grand comme la moitié de la France, bascule à gauche en novembre 2006, avec la victoire de Rafael Correa (photo, au centre avec Chavez et Morales), socialiste et professeur d'économie, à l'élection présidentielle. Rafael Correa et son jeune parti, l'Alianza Pais, obtiennent 58% des suffrages face au néolibéral et roi de la banane Alvaro Noboa, homme le plus riche du pays.

 

A l’image d’Evo Morales, Correa a été porté au pouvoir par le mouvement social, et notamment la puissante Conaie (Confédération des nationalités indigènes de l’Equateur) qui représente les intérêts des amérindiens locaux, jusqu’alors exclus des politiques publics, bien que constituant un tiers de la population. La Conaie défend notamment la culture et le mode de vie traditionnel des indigènes, basés sur le respect de la « Pacha Mama », la terre nourricière, et non sur son exploitation outrancière telle que la pratiquent les multinationales. Voici ici encore un exemple d’écologie populaire ayant réussi à ouvrir une brèche dans le champ politique pour accéder au pouvoir. Mais comme pour le Brésil ou la Bolivie, où les attentes populaires, immenses, sont parfois déçues, il faut se méfier des retours de la realpolitik et de la « tyrannie de la réalité[5] » imposés fortement par le contexte international. Le nouveau pouvoir en place à Quito s’inscrit en tous cas dans un mouvement général en Amérique Latine de contestation de l’ordre mondial néolibéral.

 

Cette vague contestataire s’étend également jusqu’au Mexique, où malgré la victoire récente de Felipe Calderon, serrée et contestée face à Lopez Obrador, un mouvement social immense et influent existe, incarnée notamment par le sous-Commandant Marcos et l’EZLN (Armée Zapatiste de libération nationale).   

 

Avec l'accès de la gauche au pouvoir et l'apparition de nouveaux leaderships, notamment « indigènes », l'effervescence sociale a trouvé un débouché inédit dans plusieurs pays latino-américains et est porteuse d’un grand espoir pour tous les indigènes et autres exclus de la mondialisation partout sur la planète. Les modes d’action de tous ces mouvements doivent être étudiés de prêt, pour inspirer les « indigènes » ici, vivant dans les quartiers populaires et eux aussi exclus de l’ordre économique régnant , pour un modèle alternatif, résolument écologique, profondément populaire.

 

Alors en France, la gauche ferait bien de s’inspirer de tout ceci pour réfléchir à son modèle idéologique en perte de vitesse, surtout la gauche dite « de gouvernement ». Certes Ségolène Royal s’était rendue au Chili pour soutenir Michèle Bachelet, femme socialiste. Mais il s’agissait avant toute chose de faire de belles photos de deux FEMMES, dites « de gauche », en course pour le poste suprême. Mais en dehors de cette opération marketing, quelles leçons le parti socialiste français tire des victoires des gauches un peu partout en Amérique Latine ? Pourquoi n’est-il pas ici la courroie de transmission des mouvements sociaux ?

 

La France ne manque pourtant pas de mouvements, médias et organisations altermondialistes susceptibles de fournir des idées et des modèles alternatifs, d’ATTAC au Cédétim en passant par le Monde diplomatique, la revue Mouvements, les Forums sociaux locaux, certains syndicats (SUD, la Confédération paysanne), etc. De nombreux Français sont également présents dans chaque Forum social mondial.

 

Et pourtant… Pourtant tout cela ne se traduit pas électoralement parlant. José Bové, candidat altermondialiste, n’a pas réussi pour le moment à recueillir sur son nom toute cette dynamique, à cause des querelles de boutiques (principalement PC et LCR) mais également sans doute en raison d’une campagne trop tardive et improvisée, et au nom de l’antilibéralisme plutôt que de l’écologie politique, pourtant seule idéologie réellement digne du XXIe siècle. Cette dernière se retrouve alors incarnée par la candidate des Verts, Dominique Voynet, dont l’image pâtie d’une expérience gouvernementale qui a laissé de mauvais souvenirs. Et puis une élection présidentielle au suffrage universelle, par définition hyper personnifiée, ne convient pas forcément à une galaxie de mouvements altermondialistes se méfiant de ce type d’exercice à haute valeur démagogique.      

 

Du coup les électeurs français qui en ont marre, qui veulent faire « péter le système », ont perdu leur boussole électorale. Les exclus de la globalisation économique, jeunes diplômés en stage, sans diplôme en intérim, sans logis, ouvriers, paysans, retraités, immigrés (ceux qui ont le droit de vote bien sûr), etc. (et ça en fait du monde), semblent tentés par un vote contestataire…Bayrou…ou Le Pen. Cherchez l’erreur ! Je ne veux certes pas les mettre dans le même panier. Bayrou, bien qu’ayant toujours été de droite et dont tous les élus de son parti, l’UDF, ont été élus par des accords avec l’UMP, a mené une campagne républicaine contestataire habile contre le gouvernement en place. L’autre, sous ses airs de grand père débonnaire, reste un dangereux démagogue d’extrême droite aux propos nauséabonds qui n’ont pas changé d’un iota depuis des décennies, malgré toutes les tentatives de normalisation menées par sa fille Marine.

 

Et des électeurs qui devraient « naturellement » se tourner vers l’altermondialisme semblent tentés soit par l’ « extrême centre », soit par l’extrême droite. Finalement, alors que les regards « antisystèmes » devraient convergés vers l’Amérique Latine, beaucoup semblent s’inspirer de l’Allemagne : pour son passé immonde, avec Le Pen (oui, oui, le FN aura beau protester, c’est en France le seul parti assez malade pour défendre le nazisme), pour son présent indécis, avec Bayrou (qui s’inspire de la coalition droite-gauche allemande au pouvoir, qui pourtant ne fait pas que des émules outre Rhin et est plutôt taxée d’immobilisme). Il faut dire aussi que la place laissée aux questions internationales durant la campagne a été plutôt ridicule, alors que tout le monde nous rabat par ailleurs les oreilles avec la mondialisation. Nous verrons bien le soir du 22 avril.  

 

En tous cas, nous risquons tous d'en perdre notre géographie, et pas seulement.  


Benjamin Joyeux



[1] En référence à Simon Bolivar, général et homme politique vénézuélien, figure emblématique des indépendances des colonies espagnoles au 19e siècle.

[2] Juan Domingo Perón (1873-1974), militaire argentin qui fut président de l'Agentine du 4 juin 1946 au 21 septembre 1955 et du 12 octobre 1973 au 1er juillet 1974.

[3] Aymara désigne à la fois un peuple originaire de la région du lac Titicaca, au croisement de la Bolivie, du Pérou et du Chili, et une langue véhiculaire qui a remplacé de nombreuses autres comme l'Uru ou l'Uchhumatagu de Bolivie. Contrairement à une opinion répandue, ce n'est pas le Quechua, mais bien l'aymara qui était la langue officielle de l'empire inca.

[4] Pour une histoire « populaire » de l’Amérique Latine en général et de la Bolivie en particulier, lire « les veines ouvertes de l’Amérique Latine », du remarquable poète uruguayen Eduardo Galeano.

[5] Titre d’un ouvrage de Mona Chollet.

Jeudi 14 décembre 2006

Sur l'ensemble de la planète, il y a environ 150 millions de personnes qui vivent dans un pays autre que leur pays d'origine. De plus en plus de gens ont quitté leur patrie, certains volontairement afin de trouver ailleurs de meilleures conditions de vie, d'autres pour des raisons de guerre, de persécutions politiques, bref de dangers dans leur pays d?origine.


Les pays de l'Union Européenne constituent une des premières destinations pour les immigrés ou les réfugiés, ce depuis le XIXe siècle. En Allemagne, quelques 30 millions de personnes sont ainsi venues depuis 1960, mais dans le même temps 21 millions ont quitté le pays. En France, un Français sur cinq est aujourd'hui soit lui-même immigré, soit de parents ou grands-parents immigrés.

 

Ces immigrés ont créé pour les sociétés allemande et française des défis à relever. Comment par exemple loger ou assurer un revenu décent à ces personnes ? Comment organiser la vie commune de la population majoritaire et de la population immigrée ? Faut-il que les immigrés se fondent avec la population locale ce que l'on nomme « assimilation », ou bien les différents groupes de population doivent-ils continuer à vivre côte à côte, de manière largement libre, avec leurs cultures différentes selon le schéma d'une société multiculturelle?

 

Les réponses à ces questions entraînent des décisions politiques différentes pour le marché de l'emploi, pour le statut juridique des immigrés, mais également pour la mise en place de structures culturelles et éducatives.

 

L'immigration vers la France et vers l'Allemagne au cours des 40 dernières années a entraîné dans les deux pays des problèmes semblables, mais le contexte et les données liés à l'origine des immigrés, à leur empreinte culturelle et à leur situation socio-économique sont très différentes.

 

De plus, en conséquence de la disparité des valeurs politiques dans les deux pays, les dirigeants ont répondu différemment aux problèmes posés par l'immigration.

 

Ce qui nous intéresse plus particulièrement aujourd'hui, ce sont les immigrés de culture musulmane, en majorité, sans toutefois tomber dans la caricature, les Turcs en Allemagne et les Maghrébins en France.

 

Hier, au sortir de la seconde guerre mondiale puis durant toute la période des Trente Glorieuses, ces immigrés de culture musulmane ont constitué une grande partie de « l'armée de réserve » des ouvriers venus reconstruire la France et l'Allemagne. Maghrébins en France (Marocains, Algériens et Tunisiens), Turcs en Allemagne, ils étaient considérés à l'époque comme des ouvriers venus travaillés provisoirement dans les usines européennes.

 

Or il n'y a pas eu de « provisoire ». Ces immigrés se sont légitimement installés sur le territoire de leur pays d'accueil, bien décidés à y vivre et à y assurer un avenir pour leurs enfants. Ils sont aujourd'hui une composante à part entière des populations allemande et française. Mais leur image s'est considérablement dégradée et ils sont perçus majoritairement comme une menace pour les pays qui les ont accueillis.

 

L'actualité internationale et son traitement médiatique ont contribué sans nul doute en grande partie à dégrader l'image des personnes d'origine musulmane dans la perception des Etats européens de tradition chrétienne. De la révolution iranienne de 1979 aux attentats du 11 septembre 2001, en passant par les explosions dans le métro parisien de 1995, malgré la dimension multiple et hautement différenciée de tous ces phénomènes, l'opinion publique occidentale perçoit désormais n'importe quel musulman comme un terroriste potentiel. Les fanatiques constituent pourtant dans le monde musulman une infime minorité. Mais cette perception entretient tous les fantasmes et les incompréhensions réciproques entre les gens dits « de souche » dans les pays d'accueil et les personnes issues de l'immigration de culture musulmane. Cette antagonisme, accentué et bien souvent manipulé par les pseudo prophètes adeptes du « choc des civilisations » huntingtoniens, a des conséquences dramatiques pour l'ensemble des citoyens, avec des phénomènes d'accentuation de la xénophobie et de la montée en puissance de partis d'extrême droite.

 

En France, le Front national « pourri » ainsi depuis plus de 20 ans l'ensemble de la vie politique. L'immigration est alors traitée par les hommes politiques non pas avec la sérénité et la vision à long terme que nécessite ce phénomène mais, à droite comme à gauche, pour être plus précise surtout à l'UMP et au PS, selon un positionnement par rapport à Le Pen, par peur de son potentiel électoral. Ainsi des « triangulaires » pendant les législatives, jusqu'au traumatisme du 21 avril 2002 avec la présence au second tour des présidentielles du vieux leader frontiste. On se souvient de la déclaration de Laurent Fabius en 1984, alors premier ministre socialiste : « Le Pen pose les bonnes questions mais apportent les mauvaises réponses. » Ceci est faux. Ces « bonnes questions » posent toujours l'immigration en termes de « problème ». Presque plus personne en France aujourd'hui ne parle d'immigration en termes de chance et de richesse potentielle. Certains auteurs comme Pierre Tévanian mettent en avant ce processus de « lepénisation des esprits » duquel il faut absolument sortir. Malheureusement, l'ambiance actuelle, avec la chasse aux sans papiers et la nouvelle loi Sarkozy sur l'immigration qui restreint fortement le droit des immigrés, ne fait que renforcer cet état de fait, détournant l'attention des citoyens des vrais problèmes du pays et décomplexant les racistes de tout bord. L'immigration sert en France de variables d'ajustement électoral à des hommes politiques en manque total d'idées et de vision pour l'avenir.

 

En Allemagne, la situation diffère quelque peu même si l'on observe également une concomitance entre la présence sur le sol allemand de minorités de culture musulmane et la montée en puissance de l'extrême droite. Les infractions et délits commis par l'extrême droite en Allemagne ont augmenté par exemple de 27% en 2005, atteignant 15 360 actes. En mai dernier par exemple, un député de Berlin, d'origine turque, a été passé à tabac par deux individus qui ont accompagné leurs coups d'insultes telles que « sale Turc ». Les groupuscules d'extrême droite allemands compteraient quelque 40 000 membres dont plus de 10 000 portés sur la violence. Le NPD, Parti national allemand, est un parti néonazi extrêmement dangereux, tant et si bien qu'en 2001 le gouvernement de Gerhard Schröder, de même que le Bundestag et le Bundesrat, avaient réclamé à la justice son interdiction, en vain.

 

Les extrêmes droites française et allemande ne sont pas tout à fait de même nature, la première ayant essentiellement comme bouc émissaire les personnes issues de l'immigration du Maghreb et d'Afrique noire, la seconde quant à elle, de par son essence néonazie, conservant une identité profondément antisémite. Mais elles se rejoignent dans leur combat contre les immigrés et pour un Etat dit « pur », composé uniquement d'improbables habitants « de souche ».

 

L'Allemagne a connu également une importante immigration intra-étatique avec la chute du mur de Berlin et la réunification. Des centaines de milliers d'« Aussis » ont immigré de l'est à l'ouest, tant et si bien que dès 1993 le gouvernement de l'époque avait décidé de limiter le nombre de ces immigrés à 220 000 par an.

 

La France et l'Allemagne, de par leur histoire respective, n'ont donc pas connu exactement les mêmes phénomènes migratoires, mais une chose est sûre : dans ces deux pays, comme dans beaucoup d'autres états européens d'ailleurs (Pays-Bas, Belgique, Italie, Autriche, etc.), l'idée d'une incompatibilité entre Islam et valeurs occidentales est de plus en plus répandue, alimentée par l'actualité internationale.

 

Les hommes politiques français comme allemands sont priés par leurs électeurs de se positionner et de protéger leurs citoyens face à cette menace extérieure, le terrorisme islamique, dont les immigrés musulmans à l'intérieur des frontières européennes seraient la cinquième colonne.

 

Le pseudo débat qui a déchaîné les passions en France sur l'interdiction du port du voile à l'école a bien démontré cela. Le voile, qui n'est objectivement qu'un attribut vestimentaire marquant une identité culturelle musulmane (on oublie bien souvent que nos grands-mères catholiques en France portaient également le voile et qu'à l'époque il n'avait jamais été question de leur interdire l'accès à des bâtiments publics. Cela aurait paru saugrenu), a été décrit et perçu comme le début d'une invasion de l'intégrisme islamique en notre belle contrée. Or on peut porter un voile et être progressiste, même être féministe.

 

La France et l'Allemagne veulent réussir l'intégration de leurs citoyens d'origine musulmane, mais elles semblent toutes deux refuser de voir évoluer leur modèle sociétale, par peur sans doute d'y perdre leur « âme ». Elles veulent inciter les populations musulmanes à se mouler, voire plus, à se fondre, dans le schéma étatique préexistant. Or le contrat social est à réécrire car ces populations font désormais partie intégrante de leur pays d'accueil, et doivent à ce titre comme l'ensemble de leurs concitoyens, participer à sa redéfinition identitaire. Puisque leur présence est un fait acquis et qu'elle fait bouger les lignes. Pour être plus concret, les populations issues des anciennes colonies françaises, celles de culture musulmane comme les autres, doivent participer à l'élaboration d'un nouveau modèle républicain. Et il y a urgence. Les émeutes de la jeunesse des banlieues en novembre 2005 ont démontré dramatiquement à quel point le modèle français de la Cinquième République était « vieilli, usé et fatigué », pour reprendre une expression de Jospin à propos de Chirac. Il n'y a plus que l'équipe de France pour donner à une partie de la jeunesse française le sentiment d'appartenir à une Nation.

 

Mais mis à part le fait d'imaginer Zidane Président de la République, comment peut-on envisager l'intégration des populations issues de l'immigration, surtout les jeunes générations ?

 

Il faut faire bouger les lignes, accepter le multiculturalisme et ne pas rester figé dans un modèle nostalgique, telle que la République jacobine et assimilationniste. Nous ne sommes plus en 1958. La France éternelle, celle des Lumières, de la Révolution, de la laïcité, etc. est une construction mentale. Je veux dire par là qu'elle n'a pas de réalité concrète, qu'il ne s'agit pas d'un modèle figé mais bien au contraire d'un édifice en permanence en travaux. Aujourd'hui il y manque des fondations essentielles, celles apportées par les populations originaires de nos anciennes colonies, en particulier d'origine et de culture musulmane.

 

Dans la grande et mythique histoire de France, quid de l'apport des colonisés, de leur participation à l'effort de guerre en 14-18 ou 39-45, quid du massacre des colons, le 8 mai 1945 à Sétif tandis que d'autres célébraient la victoire sur les Nazis, le 17 octobre 1961 dans les rues de Paris, etc., quid de tous les massacres de la colonisation? Dans les livres d'histoire de France quelques lignes à peine. « Nos ancêtres les Gaulois » est aujourd'hui une description biaisée pour beaucoup de Français. 6 millions d'entre eux, soit 1 Français sur 10, attendent de l'Etat ne serait-ce que de la reconnaissance et la réécriture de pans entiers de l'histoire de notre pays qui reconnaisse les sacrifices et les souffrances de leurs générations antérieures.

 

En France, comme en Allemagne, les discriminations gangrènent le corps social, véritables épées de Damoclès qui divisent les citoyens et sont porteuses de menaces pour l'avenir. Elles sont partout, économiques, sociales, culturelles. En France, les jeunes des banlieues, diplômés ou non, se heurtent en permanence à ce que la réalisatrice Yamina Benguigui a très bien décrit, un « plafond de verre ». Il s'agit de l'ensemble des pratiques sociales et des lois non écrites qui s'opposent à l'égalité des individus. Les générations issues de l'immigration en sont les victimes quotidiennes.

 

Or la France met en permanence en avant son modèle, notamment à l'étranger, d'égalitarisme et d'intégrationisme. C'est pourquoi d'ailleurs toute la presse étrangère a relayé avec autant d'acharnement les révoltes en banlieues de novembre dernier. Elle y a perçu, à juste titre d'ailleurs, l'échec de ce « modèle » d'intégration et d'égalitarisme à la Française, cette France qui est par ailleurs si souvent arrogante et donneuse de leçon de bonne gouvernance sur la scène internationale.

 

Le premier combat à mener est donc celui de la lutte contre toutes les formes de discrimination. Discriminations à l'emploi, discriminations aux études, discriminations au logement, etc. La création de la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité) va dans le bon sens, même si pour le moment son personnel et son budget sont trop réduits. Il faut la décentraliser et la décliner à tous les niveaux administratifs français, du communal au national. Les mesures telles que la discrimination positive ou le CV anonyme ne doivent pas constituer l'alpha et l'oméga de la politique antidiscrimination. Ce ne sont que de simples outils avec leurs avantages et leurs inconvénients.

 

L'urgence, c'est la redéfinition de notre contrat social prenant pleinement en compte nos populations issues de l'immigration. Il serait temps de leur demander leur avis quant à l'avenir qu'ils veulent pour leur pays, la France. La révolte des jeunes de banlieues était, contrairement aux descriptions faites dans les médias majoritaires, pleinement politique. Ils étaient et sont encore dans une démarche revendicative, pour être enfin considérés comme citoyens à part entière. Pourquoi s'en sont-ils pris aux écoles par exemple ? Pas parce que ce sont des sauvages qui veulent brûler un symbole français comme on l'a souvent dit, mais bien parce que dans leur parcours d'exclusion, l'école a bien souvent été la première institution à les mettre en marge du système et à leur renvoyer une image d'échec. Attention, je ne dis pas que ces jeunes étaient tous musulmans, mais une bonne partie d'entre eux vivant dans les quartiers est effectivement de culture musulmane. Il ne s'agit pas d'excuser leurs gestes, mais d'essayer de les comprendre en faisant un minimum d'analyse sociologique. 

 

Alors faisons un effort d'imagination pour réinventer un modèle sociétal laissant la place à ces personnes plutôt que de se draper en permanence dans les oripeaux d'une République ancestrale qui est devenue aujourd'hui une machine à fabriquer de l'exclusion bien plutôt que de l'intégration. Il ne faut pas craindre l'autre mais bien plutôt réfléchir à ce qu'il peut nous apporter comme richesse. L'Islam de France constitue un atout majeur pour notre pays pour peu que l'on soit capable de ne pas louper le coche. Il ne s'agit pas d'instrumentaliser l'Islam à des fins électoralistes, comme semble l'avoir fait Sarkozy avec le Conseil français du Culte musulman, mais de laisser toute sa place à la deuxième religion de France  au sein de notre République. La laïcité n'est pas l'interdiction de toutes les religions, mais bien la possibilité pour toutes les religions de pouvoir cohabiter sur un territoire pacifié parce qu'areligieux. 

 

La loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905 par exemple a été votée dans un contexte de nécessaire prise de distance des institutions par rapport à la religion catholique. Il faut sans doute réécrire cette loi au regard de la réalité des religions en France aujourd'hui. En tant qu'ancien Etat colonisateur, nous avons des responsabilités et des devoirs envers les populations issues de ces anciennes colonies. Ce n'est pas sur ces dernières que doivent reposer tous les devoirs en voyant en même temps certains droits leur passer sous le nez, tel le droit de vote par exemple.

 

Droit de vote de tous les résidents étrangers, plus grande place dans le champ politique aux personnes issues de l'immigration, dramatiquement sous représentées, réinterrogation de la laïcité pour une plus grande ouverture vers les Musulmans, reconnaissance officielle des penseurs et intellectuels de culture musulmane qui ont marqué l'histoire de notre pays (donner par exemple à un collège de Nanterre le nom d'Abdelmalek Sayad, grand sociologue disciple de Bourdieu, etc.), reconnaissance plus générale d'une vraie histoire de France, n'occultant pas des pans entiers au grand dam des populations concernées, versement des pensions à tous les anciens combattants qui ont fait la guerre pour notre pays, quelle que soit leur origine, voici quelques pistes absolument pas révolutionnaires ni difficiles à mettre en oeuvre mais déterminantes pour permettre à tous les habitants de France d'avoir le sentiment de faire pleinement partie de la communauté nationale.

 

En Allemagne, les solutions doivent forcément s'adapter à une réalité différenciée, mais l'axe central est le même, plus grande reconnaissance, passée, présente et future, par l'Etat des personnes de culture musulmane.


Je vois d'emblée les critiques poindre à l'horizon: "Islamo-gauchiste, remise en cause de la laïcité, démagogie, faire le jeu des intégristes, bons sentiments, etc." J'ai peut-être tort, mais je crois que c'est au contraire en stigmatisant en permanence les musulmans que l'on court à la catastrophe, n'en déplaise à Caroline Fourest. Plus les discriminations existent dans les pays occidentaux, plus les discours stupides à la Ben Laden trouvent du terreau pour alimenter leur paranoïa. Plus au contraire les démocraties sont irréprochables, plus les systèmes et idéologies totalitaires apparaissent dénués de tout fondement. Il suffit de regarder le cas des Etats-Unis. Leur domination au 20e siècle s'est expliquée par l'attirance qu'exerçait sur le monde entier leur modèle sociétal et les millions d'immigrés amoureux de la liberté qui choisissaient le sol américain pour vivre leur "american dream". La dernière guerre en Irak a profondément mis à mal cette aura américaine dans de multiples régions du globe. A chaque fois qu'une démocratie réduit ses libertés, au nom de sa sécurité, elle se tire une balle dans le pied. A chaque fois qu'elle veut imposer un modèle au détriment d'une partie de la population, elle en oublie ses principes fondateurs et par la même accentue des phénomènes qu'elle cherchait à réduire. Alors "liberté, égalité, fraternité" pour tout le monde tout en ne niant jamais les spécificités de chacun. En tous cas, étant donné le renforcement des phénomènes de radicalisation droitière en France comme en Allemagne, il faut interroger nos deux contrats sociaux pour favoriser au maximum un Islam d'Europe, démocratique et ouvert sur le monde.