Vendredi 12 mai 2006
5
12
/05
/Mai
/2006
12:20
Alors que l'affaire Clearstream continue de sévire, avec son lot de manipulations nauséabondes, pain béni pour le Front national sous le slogan "tous pourris", la vraie question mise à jour depuis plusieurs années par Denis Robert (qu'est-ce que le système Clearstream?) reste, elle, étrangement absente des débats des grands médias. Blanchisseuse géante pour les mafieux de tout poil de la mondialisation, simple banque d'affaires dont quelques clients s'avèrent exercer une activité crapuleuse, etc.? Sur fond de concurrence exacerbée et de barbouzeries en tous genres pour la direction d'EADS, ce que retiendront les gens, c'est un délitement total de nos représentants politiques et un abandon de l'intérêt général pour la lutte des intérêts particuliers.
Lassé par toutes ces inepties politico-médiatiques qui s'auto-alimentent au détriment des citoyens, je préfère parler aujourd'hui d'un homme politique, au sens noble du "politique", qui s'est rendu à Paris en ce début de semaine en toute discrétion et dans l'indifférence médiatique, alors qu'il est une véritable star dans son pays, Rajagopal (photo).
Né en juin 1948 dans une modeste famille du Kerala, état du Sud de l'Inde, Rajagopal PV, qui ne donne jamais son nom en entier pour que l'on ne devine pas sa caste, est un ancien danseur professionnel. Il commence le Kathakali (danse traditionnelle du Sud de l'Inde) dès 11 ans et participe alors à des tournées dans tout le pays. A 20 ans, il change radicalement de voie pour devenir ingénieur agricole. Il s'imprègne alors, dans un ashram où vécut Gandhi, de la doctrine du père de l'indépendance et part ensuite propager ses bonnes paroles dans le Madhya Pradesh. A cet époque, les années 70, cet Etat situé au centre de l'Inde et grand comme la France, est un des plus dangereux du pays. Des bandits de grand chemin y pillent sans vergogne. Rajagopal parcourt l'Etat de 1971 à 1978, réussissant l'exploit d'en désarmer un millier d'entre eux, muni simplement de son pouvoir de persuasion. Cet exploit lui confère le rang de célébrité locale.
Rajagopal part ensuite travailler avec les plus pauvres, les dalits ("intouchables") et les tribus aborigènes vivant depuis des temps immémoriaux au coeur des forêts. Méprisées et brimées par la poussée de la modernité, ces populations sont en effet chassées sans vergogne de leurs terres par l?exploitation des forêts et la construction de barrages.
Pour unifier les luttes sur cinq Etats, Rajagopal crée en 1990 le mouvement Ekta Parishad, "le Forum de l'Unité" en Hindi, qui se bat pour permettre aux plus pauvres d'accéder à la terre selon les principes gandhiens basés sur la non violence. En 2000, l'organisation obtient une grande victoire, une réforme agraire dans le Madhya Pradesh. Rajagopal passe alors du statut d'agitateur local à celui de star national, avec qui il faut désormais compter. En 2004, Ekta Parishad a par exemple joué un rôle déterminant dans la victoire du parti du Congrès aux élections, en faisant voter les dalits et les populations tribales, des centaines de millions d'Indiens, pour la gauche.
Mais le mouvement refuse d'entrer dans le jeu politique et Rajagopal, malgré les nombreuses sollicitations, préfère agir dans le cadre de la société civile plutôt que d'entrer dans la logique des jeux de pouvoir.
Personnage devenu incontournable, qui déplace aujourd'hui en quelques mots des dizaines de milliers d'intouchables désormais politisés, celui que l'on appelle le "nouveau Gandhi" était donc à Paris mardi 9 et mercredi 10 mai. Il a participé à un colloque à l'Inalco (au centre de la photo avec à sa gauche Jean-Louis Bato, spécialiste de l'Inde et président de l'ONG Solidarité) le 9 mai sur le mouvement des sans terres en Inde et a livré à un auditoire de plusieurs dizaines de personnes très attentives sa vision du développement, qui va dans le mur, et de la mondialisation, qui est à ses yeux un "processus d'appropriation des ressources naturelles au profit d'un groupe de plus en plus restreint d'individus". Personnage chaleureux, toujours souriant et toujours à l'écoute, Rajagopal a beaucoup à nous apprendre sur la façon de faire de la vraie politique, sur l'amour de son prochain et sur la vision d'un monde beaucoup moins ethnocentré.
Après avoir mangé en sa compagnie, ma sinistrose politique s'estompait et je reprenais du poil de la bête.
Nos politiques empêtrés ou agitateurs dans l'affaire Clearstream devrait en prendre de la graine.
Pour en savoir plus sur le mouvement Ekta Parishad, voir leur site Internet.
Voir aussi le site de Solidarité
Par Ben
-
Publié dans : Inde
1
Commentaires