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A l'occasion de l'investiture du nouveau super héros américain, voici un article et une interview réalisés par mes soins pour le Journal des Jeunes Verts. Il s'agissait de se demander si et quand est-ce que l'on pourrait avoir un Obama français:
A la recherche du futur Obama français :
Alors que de l’autre côté de l’Atlantique, un homme politique « noir »
entre à la Maison Blanche, on peut se demander à juste titre si un Barack Obama serait possible dans notre France d’aujourd’hui.
Une France politique “white, white, white”
La France , Etat de 64 millions d’habitants, environ 1% de la population mondiale, sur 550 000 km², soit le 47e État par sa surface terrestre, a été jusqu’après la
Seconde Guerre Mondiale un empire colonial immense. De cet empire aujourd’hui heureusement disparu (oui, on a eu la bonne idée de reconnaître depuis le « droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes ») en est resté un énorme brassage ethnique, et aujourd’hui les populations d'origine non européennes à savoir les populations originaires d'Afrique du Nord, d'Afrique
subsaharienne , de la Caraïbe, et d'Asie représenteraient 15% de la population totale de notre pays.
Or, sur les 577 députés que compte l'Assemblée nationale, il n’y a aucun maghrébin, malgré les quelques millions de
Français originaires d'Afrique du Nord, et seules deux femmes noires, Christiane Taubira, députée de Guyanne, et George Pau-Langevin, élue du XXème arrondissement de Paris.
Au Sénat, on fait un tout
petit peu mieux avec sur 343 sénateurs, quatre, quatre femmes qui plus est, qui sont « issues de la diversité » dans la métropole. Une est Verte d’ailleurs, en la personne d’Alima
Boumediene-Thiery. Les autres sont Samia Ghali, sénatrice PS des Bouches-du-Rhône, Bariza KHIARI , sénatrice PS de Paris, ou Eliane Assassi, sénatrice PC de
Seine-Saint-Denis.
Au gouvernement, nous avons bien entendu les « vedettes » de la diversité promue par Nicolas
Sarkozy lors de son sacre : Rachida Dati, Garde des Sceaux, Rama Yade, secrétaire d’Etat aux Droits de l’homme ou encore Fadela Amara, transfuge de la gauche devenue secrétaire d’Etat
chargée de la politique de la ville sous gouvernement Fillon. Mais celles-ci ont été promues par la seule volonté du chef de l’Etat. Il ne faudrait pas qu’elles soient « l’arabe qui cache la
forêt », selon le bon mot d’Azouz Begag, éphémère ministre délégué chargé de la Promotion de l'égalité des chances entre juin 2005 et avril 2007, sous gouvernement De Villepin et qui ne fut
pas dupe de son rôle de « produit d’appel ».
Le 12 novembre 2008, quelques jours après l’élection de Barack Obama, un Noir était nommé en grandes pompes
préfet en Provence-Alpes-Côtes d’Azur. Et pour reprendre la phrase de la marionnette de Sarkozy dans les Guignols de l’info le soir de l’annonce de cette nomination : Un
« 100 % noir, père noir, mère noire, grand-père noir, grand-mère noire. Mon Noir à moi, il est né au Cameroun, c’est moi, j’ai gagné ». Quand ils ne sont pas oubliés, les
Français issus de l’immigration semblent instrumentalisés par les politiques.
Tout ceci n’est pas brillant. On voit clairement que la France souffre d’une
grave sous-représentation de toute une frange de sa population. Le pouvoir ne reflète guère un peuple que l’histoire coloniale française a pourtant rendue extrêmement divers.
On peut même considérer au regard du passé que le pays a régressé sur cette question. En
1929, Raphaël Elizé fut le premier maire noir à être élu en France métropolitaine, à Sablé-sur-Sarthe exactement. A l’époque, on imaginait que cela lancerait un mouvement et que, du local au
national, les noirs français investiraient toutes les strates du pouvoir. Et bien 80 ans plus tard, il n’y a même plus un seul maire noir en
métropole.
Mieux, Gaston Monnerville (photo), homme de couleur né
le 2 janvier 1897 à Cayenne en Guyane, fut président du Sénat, donc troisième personnage de l’Etat, de1959 à 1968, qui a manqué de quelques mois la présidence
par intérim suite au décès du Général De Gaulle. Celui qui fut un personnage important durant la Résistance puis la IVe et la Ve République, décédé en 1991, a aujourd’hui tendance à disparaître
de nos références historiques en dehors du champ des connaisseurs. Et c’est bien dommage, parce que Gaston Monnerville est un personnage politique français majeur du XXe siècle et il fut issu de
la diversité. Ca change un peu de Zidane comme référence pour les jeunes Français issus de l’immigration.
A cette sous-représentation, on peut ajouter le fait que les résidents étrangers, régulièrement installés en
France mais non originaires d’un Etat-membre de l’Union européenne, n’ont toujours pas le droit de vote aux élections locales (alors que c’était déjà une des promesses de François
Mitterrand avant son élection de 1981). Bref, toute une frange des Français est « invisibilisée », interdite d’urnes pour les grands-parents, de tribunes pour les parents, enfants
et petits-enfants.
Jusqu’à il y a peu,
l’existence d’une menace électorale du Front National servait paradoxalement d’alibi aux partis politiques pour justifier leur réticence à trop mettre en avant des candidats issus de
l’immigration : « les Français ne sont pas près », « cela va renforcer l’extrême droite », etc.
L'autre argument classique pour freiner la promotion des femmes et hommes issus de l’immigration, par le biais
d’instruments comme la discrimination positive et les statistiques ethniques, est que celles-ci seraient contraires aux valeurs républicaines
d'égalité.
Certes, mais l'élection d'Obama a ravivé le débat sur l'éventuelle mise en place d’une possible version
française de « l'affirmative action », la fameuse « discrimination positive ».
Parce que comme veut le croire Kofi Yamgnane, ancien secrétaire d'Etat, noir, à l'Intégration de 1991 à 1993,
avec un noir à la Maison Blanche, « tous les petits Français -blancs, noirs, juifs, arabes- (...) peuvent rêver aujourd'hui que, eux aussi peuvent devenir président de la République
française » (sur RTL il y a quelques semaines). Et bien il y a encore un sacré bout de chemin à parcourir.
Benjamin Joyeux
Interview d’El Yamine Soum, auteur avec Vincent Geisser de
« Discriminer pour mieux régner. Enquête sur la diversité dans les partis politiques », 204 p., éditions de L’Atelier, mai 2008 :
-BJ: « Bonjour El Yamine. Vous venez d’écrire avec Vincent Geisser un livre remarqué sur les discriminations dans les partis politiques français. A la veille de l’investiture du nouveau président américain, pensez-vous qu’il est possible de voir émerger prochainement un Barack Obama en France ?
-El Yamine Soum : Pour le moment, pas encore. Il faudrait déjà franchir l’étape des conseillers généraux, régionaux, des sénateurs et des députés issus de l’immigration. Pourtant, on a toutes les compétences nécessaires au sein des gens dits « de la diversité ». Une évolution est certes probable, mais il faut d’abord que l’on sorte de ce rapport d’instrumentalisation de la diversité par le politique pour que cela se banalise. Il s’agit d’en finir avec ce que j’appelle la « diversité cosmétique ».
-BJ: Quels sont les blocages au sein des différents partis politiques qui empêchent l’émergence de ces talents « de la diversité »?
-El Yamine Soum : Il y a deux types de blocage : -le premier phénomène est le conservatisme certain des principaux partis politiques français aujourd’hui, dû
en grande partie au vieillissement de ses dirigeants. Les élus ont tendance à s’accrocher à leur poste et cela ne favorise pas le renouvellement. Il y a donc tout d’abord une coupure
générationnelle.
- Le deuxième phénomène est que la diversité est encore instrumentalisée par les partis politiques. Nous
ne sommes pas dans un rapport de citoyens « normaux » mais dans une logique d’instrumentalisation liée à l’imaginaire. On peut d’ailleurs y constater des relents coloniaux certains.
Nous pouvons parler également de « placisme » : chacun à sa place et les règles du jeu ne changent pas.
-BJ: Comment remédier à cet état de fait? Quelles solutions envisager, la discrimination positive, les quotas à Science Po pratiqués actuellement, etc.?
-El Yamine Soum : Pour cette question, je vous renvoie au document que nous avons publié récemment avec Vincent Geisser, intitulé « 7 propositions démocratiques pour une diversité républicaine ». Ces propositions sont visibles en ligne à l’adresse suivante :
-BJ: L'action de Sarkozy en matière de discriminations va t'elle dans la bonne direction ou n'est-ce
qu'une instrumentalisation politique de plus?
-El Yamine Soum : Le problème avec Sarkozy est que l’on reste dans le cosmétique. L’UMP est en retard elle aussi en matière de promotion de militants « issus de la diversité ». Au sein du parti, à part les ascensions fulgurantes à la Rama Yade ou Rachida Dati, toutes féminines au demeurant, il n’y a pas de véritable volonté de promotion pour les autres. Ce qui est navrant, c’est qu’en face le Parti Socialiste est tenté par la même méthode de « diversité cosmétique » pour faire oublier le manque de diversité réelle en son sein. En tous cas, concernant la méthode Sarkozy, nous avons coutume de parler de « hold up de la droite » sur la diversité.
-BJ : Alors quels sont les partis qui vous semblent faire réellement le jeu de la diversité?
-El Yamine Soum : Il semble que sur cette question, les Verts avaient un réel temps d’avance. Malheureusement, ils ont tendance à faire aujourd’hui comme les autres partis en manquant un peu de courage politique. Dans ce contexte, l’extrême gauche tente de tirer son épingle du jeu. Ainsi du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) qui autour d’Olivier Besancenot cherche à attirer les militants politiques issus de la diversité et déçus par les autres partis de la gauche qui n’ont pas su à temps leur laisser leur chance. Cela risque de coûter très cher au PS.
-BJ : Que pensez-vous du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) et de ce type de mouvements?
-El Yamine Soum : Le problème du CRAN
est la difficulté de lire son action au sein de la société française qui craint énormément le communautarisme. C’est un problème d’efficacité. Est-ce que le CRAN peut favoriser l’émergence des
noirs ? Je suis assez sceptique. Ce type de mouvement, très sectoriel, est fragile et peut disparaître très vite.
-BJ: Obama va être investi dès demain président des Etats-Unis. Ne risque t’il pas de décevoir au vue de l’immense espoir qu’il a suscité ?
-El Yamine Soum : Concernant Barack Obama, il va falloir être raisonnable et revenir à des considérations plus normales. Il sera sans doute un président modéré, à
la Bill Clinton. Mais ce sera tout simplement « le dernier président noir ». C'est-à-dire qu’après lui, on ne devrait plus faire de focalisation sur cette question pour se concentrer
sur le programme du candidat, ce qui est déjà en soi un immense progrès. Mais en France, le pire serait de continuer à critiquer le « modèle communautaire » américain sans de réelles
avancées en matière de représentation politique de tous. Nous aurions de plus en plus d’organisations citoyennes en dehors des cadres classiques de représentation politique et une véritable crise
du faire politique dans l’hexagone. »
Propos recueillis par
Benjamin Joyeux
Photo El Yamine
Anne-Marie