Mardi 11 juillet 2006

L’Inde est le deuxième Etat de la planète en nombre d’habitants avec plus de 1 milliard d’individus. Connaissant depuis plusieurs années un taux de croissance de plus de 7 %, le Sous Continent est une nouvelle puissance régionale qui ne cesse de croître, n’ayant bientôt plus rien à envier à la Chine.

Pour le moment 10e puissance économique mondiale en termes de produit national brut, l’Inde se situe d’ores et déjà à la quatrième place en termes de parité de pouvoir d’achat. Un humain sur six est Indien et le Sous Continent sera probablement d’ici peu le deuxième marché de consommation mondiale, avec un demi milliard d’individus dotés d’un réel pouvoir d’achat[1]. Possédant également l’arme nucléaire, la « plus grande démocratie du monde » est bien consciente de sa puissance et convaincue de son droit à siéger parmi les membres permanents des Nations Unies. De plus, le pays connaît aujourd’hui un nombre de diplômés équivalent à l’ensemble de la population française, ce qui lui permet par exemple d’être leader dans le domaine des technologies de l’information.

Pour tout cela, l’Inde est dès à présent un des principaux acteurs de la Mondialisation et un des grands consommateurs de matières premières. Le développement indien pose ainsi à l’humanité un défi majeur, celui de l’écologie. La planète ne dispose pas de suffisamment de ressources naturelles pour assurer à un milliard d’Indiens un niveau de vie équivalent à celui des populations occidentales. L’Inde est déjà le premier consommateur mondial d’or, et de loin : elle représente quelque 20% de la demande mondiale de ce métal, très prisé dans le pays sous la forme de bijoux par exemple, offerts à l’occasion de mariages ou de divers festivals. Le pays absorbe également 2% de la demande mondiale de cuivre et 3% de celle de pétrole brut[2], et ces chiffres ne peuvent que progresser.

La question de l’augmentation exponentielle de l’empreinte écologique indienne est devenue primordiale pour l’avenir de la planète et donc de l’ensemble de l’humanité.

Il faut néanmoins ne pas perdre de vue que les premières victimes du développement du Sous Continent, notamment sur le plan industriel, sont d’abord les Indiens eux-mêmes. Un exemple : Bhopal, capitale du Madhya Pradesh, Etat du centre de l’Inde. Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, alors que la ville est endormie, un nuage toxique de plus de 40 tonnes s'échappe de l'usine de pesticide d'Union Carbide (voir photo du site), multinationale américaine de fabrication de pesticides. Le journal Le Monde, dans son édition du 6 décembre 1984, annonce alors le chiffre catastrophique de plus de 1000 morts. Le gouvernement du Madhya Pradesh établira ensuite un bilan final de 3828 morts. Aujourd’hui, on parle en fait de 15.000 à 30.000 morts des suites de cette catastrophe et de 500.000 à 800.000 personnes affectées par les gaz toxiques. Plus de 20 ans après ce drame, des émanations toxiques continuent de tuer à Bhopal des dizaines de personnes tous les mois. Il s’agit de la plus importante catastrophe industrielle de tous les temps. Seule une statue érigée à proximité du site contaminé rappelle encore la tragédie. Warren Anderson, PDG d’Union Carbide au moment des faits, vit aujourd’hui paisiblement ces années de retraite dans l’Etat de New York, ce malgré les poursuites judiciaires en responsabilité engagées contre lui. Le plus grave réside dans le fait que les victimes n’ont toujours pas reçu de dédommagements financiers conséquents 21 ans après la catastrophe. Une coalition d’ONG locales et internationales a décidé de lancer la Campagne internationale pour la justice à Bhopal (ICJB), relayée entre autre par Greenpeace ou encore Amnesty International[3].

Autre exemple de catastrophe due au développement indien : le projet de la vallée de la Narmada. Le barrage de Sardar Sarovar, sur le fleuve Narmada, constitue la pièce maîtresse d'un projet devant irriguer quelques 18 000 km² avec 75 000 kilomètres de canaux. Censé fournir en eau potable plus de 40 millions de personnes et produire de l'électricité, ce projet pharaonique nécessite le déplacement de près de 300 000 personnes. Devant en théorie être dédommagées par l’Etat pour la perte de leurs terres, ces dernières, souvent des paysans pauvres, Adivasis et autres Intouchables, se retrouvent au contraire bien souvent chassées manu militari de leurs villages sans aucune compensation financière. Révoltés par cet état de fait, des opposants aux travaux, menées par Medha Patkar, ont formé le Narmada Bachao Andolan (NBA, le mouvement Sauvez la Narmada). Après avoir gagné une première victoire devant la Cour suprême indienne en 1994 qui ordonna le gel des travaux, malgré le soutient au projet de la Banque Mondiale, le NBA se vit ensuite débouté en 1999 par la même Cour suprême déclarant que les travaux devaient être menés à leurs termes. Arundhati Roy (photo), écrivaine mondialement connue (elle a obtenue en octobre 1997 le Booker Prize pour son livre Le dieu des petits riens) et égérie du mouvement altermondialiste, s’est ralliée à la cause du NBA[4] et a donné une aura internationale à ce mouvement. Aujourd’hui le combat continue. Des paysans indiens ont su se structurer et prendre en main leur destin pour faire bloc face au rouleau compresseur du développement économique.

Ces deux exemples de résistance sont sans doute les plus connus et commentés sur la scène internationale, mais des milliers d’autres existent sur le Sous Continent.

Ekta Parishad[5] par exemple (Forum de l’Unité en Hindi), est un mouvement créé au départ pour défendre des paysans qui se faisaient expulser de leurs terres par les autorités pour entre autre fournir des terrains à des multinationales. Ne sachant pas lire pour la plupart, ces paysans se voyaient offrir un acte de propriété (une patta, photo prise en juillet 2004) par les autorités, vidé en fait de sa substance. Ils étaient ainsi expulsables à tout moment, se voyant rétorquer l’irrégularité de leur acte de propriété. Ekta Parishad s’est alors constitué pour défendre ces populations en suivant deux axes : d’une part la mobilisation des populations dans chaque panchayat (équivalent local de nos conseils municipaux), d’autre part le lobbying et le plaidoyer auprès des autorités. Le mouvement a pris de l’ampleur, mené par son leader charismatique Rajagopal, digne héritier de Gandhi basant son action sur l’ahimsa, la non violence. Aujourd’hui Ekat Parishad est présent dans huit Etats indiens, soixante districts et plus de 4000 villages. Aux dernières élections législatives de mai 2004, en incitant les Adivasis et autres hors castes indiens à voter, Ekta Parishad a fortement contribué à faire pencher la balance du côté du parti du Congrès et non du BJP (Bharatiya Janata Party, « parti du peuple indien »), parti nationaliste hindou au pouvoir de 1998 à 2004. Le 2 octobre 2007, anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, Ekta Parishad a prévu d’organiser une marche de 350 km devant rassembler au moins 250 000 personnes afin de réclamer une réforme agraire permettant enfin de fournir aux oubliés du développement économique indien et de la mondialisation le minimum vital.  

En organisant en janvier 2004 leur Forum social mondial à Bombay, les militants altermondialistes ne s’y sont pas trompés. Traversé de milliers de mouvements sociaux de résistances, résistance face à la destruction de l’environnement au profit du développement économique, résistance face à la disparition de modes de vie ancestraux au profit de la modernité urbaine, résistance face aux agissements des multinationales telles que Coca Cola, l’Inde abrite aujourd’hui quelques 1,2 millions d’ONG dont nombre d’entre elles se battent contre les effets néfastes du développement économique indien. Rappelons que vivent en Inde près de 800 000 millions de paysans pauvres, soit deux fois plus que l’ensemble de la population européenne.

Le Sous Continent est devenu aujourd’hui un des principaux laboratoires de résistance face au rouleau compresseur de la mondialisation libérale. L’analyse de sa situation, à l’instar de la Chine, est une grille de lecture incontournable pour tenter de comprendre notre monde contemporain.


* Je viens d'apprendre que Bombay vient d'être frappée par une série de sept attentats dans les transports en commun, ayant fait au moins 130 morts (ça veut dire plusieurs centaines). Pauvres gens. Sympa. Je m'y rends dans deux jours.




[1] C’est à partir de 1991, lorsque P. V. Narasimha Rao, alors Premier Ministre, décida d’ouvrir le pays à la concurrence internationale, que débuta réellement l’insertion de l’Inde dans le processus de mondialisation. 

[2] L’Inde, une "deuxième Chine" pour les matières premières. Article paru dans Témoignages le lundi 4 juillet 2005

[3] Voir l’article de Olivier Bailly, Bhopal, l’infinie catastrophe, Monde diplomatique, décembre 2004.

[4] Arundathi Roy, le dieu des petits riens, éd. Folios, juillet 2002. Sur les barrages de la Narmada, voir Arundathi Roy, L’écrivain-militant, Folios documents, 2003.

par Ben publié dans : Inde
Vendredi 7 juillet 2006
Voici le slogan lors d'une manif organisée par Uni(e)s contre une immigration jetable au mois de mai 2006. Le slogan est très bien pour décrire mon sentiment sur l'affaire de l'article précédent.
Vendredi 7 juillet 2006
Super! Tot ce matin, Abdallah Boujraf, jeune marocain de 19 ans, a été placé dans un avion pour être expulsé direction le Maroc. Il était en détention au centre de rétention de Vincennes depuis son arrestation le 1er juillet. Il a été emmené, on peut dire "enlever", par les forces de l'ordre à 4h du matin. Disparu des radars des élus et des militants, on vient de retrouver sa trace. Il a été expulsé à 9h ce matin.
Habitant du 20e arrondissement de Paris, Abdallah était arrivé légalement en France en 2002, à l’âge de 14 ans, pour rejoindre son père originaire du Maroc qui réside en France depuis 1964 avec une carte de séjour.


Abdellah était scolarisé dans le 19e arrondissement où il venait de décrocher un CAP Peinture à l’EREA Jean Jaurès. A 18 ans, il avait effectué les démarches nécessaires afin d’obtenir un titre de séjour qui lui a été refusé. Il était inscrit en Bac professionnel pour l'année prochaine. Bravo! L'expulsion d'un lycéen au cours de ses études, c'est sans doute ça "l'immigration choisie" chère à Sarkozy. Le père d'Abdallah, resté en France, doit la trouver belle aujourd'hui la patrie des droits de l'homme.  Abdallah aurait agressé un SDF. Le motif de "trouble à l'ordre publique" a permis aux autorités d'avoir une excuse pour l'expulser. C'est bizarre, d'habitude tout le monde s'en fout des SFD. Comme les réseaux de la société civile s'organisent pour défendre les enfants scolarisés, pour faire du chiffre, les préfectures se tournent donc désormais vers les célibataires, même jeunes majeurs scolarisés. Si Abdallah a commis un délit, cela relève d'un tribunal il me semble, pas de la police aux frontières.

Au fait, je croyais que Sarkozy avait aboli la double peine? Quand pense l'aile gauche du Sarkozysme telle que Véronique Vasseur, ancienne médecin ayant écrit un livre retentissant sur les prisons il y a quelques années? Toujours d'accord pour dire qu'on peut être de gauche et sarkozyste?
C'est une honte! Et c'est bien peu de le dire. J'ai envie d'être grossier. C'est pour quand les charters direction la Hongrie pour les ministres qui nous pourrissent la vie? Bon aller, du calme, je pars de suite m'énerver sur Klarsfeld. Il est médiateur après tout, pas seulement champion de roller. Dans un prochain article, c'est promis, je donne son numéro de portable.


Lundi 3 juillet 2006

Sur 359 sans papiers en lutte à Poitiers, 98 dont 23 femmes avaient entamé une grève de la faim depuis le 29 mai 2006 (voir autre article plus bas).

Devant la détermination des grévistes, la préfecture de Poitiers avait annoncé des régularisations  « au cas par cas » sur la base de la circulaire du 13 juin: d’abord 15 grévistes, 70 au total ont ensuite été régularisés. Ces derniers jours, il restait 45 grévistes de la faim dont 4 femmes.

Ils ont été expulsés à 6h ce dimanche matin (2 juillet) de l’école St Louis où ils allaient entamer leur vingt-sixième semaine de grève de la faim. Une vingtaine d’entre eux ont été hospitalisés au CHU de Poitiers tandis que 15 autres étaient relâchés dans la nature avec des explications succinctes, non traduites dans leur langue, sur le processus de réalimentation progressive qu’ils devaient maintenant engager pour retrouver la santé.

Ce matin, la République a une nouvelle fois montré l’exemple par la politique des gros bras (comme en 1995 lors de l’expulsion de l’Eglise St Bernard puis ensuite à maintes reprises). Des compagnies de CRS ont débarqué, fracassé les portes et expulsé de l’école Saint Louis manu militari les grévistes de la faim. Néanmoins à leur décharge, il n’y aurait pas eu de violences d’après les témoignages et des ambulances étaient présentes pour prendre en charge les sans papiers trop affaiblis par leur grève.

Auparavant, au 33éme jour de la grève, l’équipe des médecins avait envoyé une lettre à la préfecture pour faire part de leur inquiétude concernant le pronostic vital de certains grévistes et qu’il y avait des « risques graves » en cas d’éventuelle évacuation. Ils avaient également demandé « une solution humaine acceptable pour éviter un drame ».

Une fois les grévistes de la faim jetés dans la rue, l’officier de police en charge de cette affaire a proposé au nom du Préfet 3 solutions : « Les pompiers conduisent chaque gréviste chez lui », une hospitalisation collective, ou en cas de refus de ces deux propositions, une mise en garde à vue des grévistes par la police mais sous antenne médicale. Après près d’une heure de négociations, les grévistes ont décidé et proposé aux forces de l’ordre une hospitalisation collective dans le même établissement.

Les nombreuses personnes qui s’étaient mobilisées pour ces sans papiers s’inquiètent désormais de leur sort. Certains grévistes non hospitalisés, désespérés, voulaient continuer leur grève de la faim, voire entamer une grève de la soif pour en finir une fois pour toute. Quoi qu’il en soit, ces sans papiers sont désormais choqués et isolés.

Quid de leur sort ? Doit-on attendre un mort pour envisager une solution acceptable par les deux parties ? Encore une fois est-ce impossible de traiter ces gens avec le minimum d’humanité d’une République qui par ailleurs se targue d’être le berceau des droits de l’homme.

Samedi 1er juillet, une manifestation a eu lieu entre Bastille et Bercy à l’appel d’Uni(e)s contre une immigration jetable et le réseau RESF contre la loi sur l’immigration de Sarkozy et la multiplication des rafles et des expulsions. Elle a heureusement réuni près de 50 000 personnes (photo).




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