Voici ci-dessous l'introduction du mémoire que j'ai rédigé pour valider mon Master 2 de Droit international de l'environnement et consacré à l'Inde et au droit de
l'environnement. Je le mettrai progressivement en ligne car cela peut servir à toutes celles et ceux qui cherchent des informations sur cet extraordinaire pays. Bonne lecture!
UNIVERSITÉ DE LIMOGES
FACULTÉ DE DROIT ET DES SCIENCES ÉCONOMIQUES DE LIMOGES
PROGRAMME UNIVERSITÉ PAR SATELLITE
AGENCE UNIVERSITAIRE DE LA FRANCOPHONIE (AUF)
MASTER DROIT INTERNATIONAL ET COMPARÉ DE L’ENVIRONNEMENT
Formation à distance, Campus Numérique « ENVIDROIT »
Droit international de l’environnement : une perspective indienne
Mémoire présenté par Benjamin JOYEUX
Sous la direction de Mme le Professeur Jessica Makowiak
Août 2009
« Ce que nous faisons aux
forêts dans le monde n'est que le reflet
de ce que nous faisons à nous-mêmes et aux autres. »
Mahatma Gandhi
« En trouvant la solution à notre problème, nous aurons contribué à résoudre simultanément le
problème du monde […] Si l’Inde peut offrir sa solution au monde, ce sera une contribution pour l’humanité. »
Rabindranath Tagore

Introduction :
L’Inde apparaît dans l’imaginaire collectif occidental comme la terre des contrastes, des paradoxes, comme l’Etat symbole, aujourd’hui encore, de l’orientalisme et de sa spiritualité face à un Occident matérialiste en quête de sens. Les tours opérateur, indiens comme étrangers, ne manquent d’ailleurs pas d’exploiter cette image pour développer le tourisme sur le Sous Continent.
Or, les touristes de même que les observateurs étrangers ne retiennent la plupart du temps que les facettes les plus spectaculaires et paradoxales de la société indienne, pour les opposer les unes aux autres : croissance fulgurante dans le domaine des nouvelles technologies contre prégnance de traditions ancestrales, système inégalitaire des castes contre vigueur de la démocratie représentative indienne, pays de la non violence qui promeut la bombe atomique, société spiritualiste dont une majeure partie de la population recherche l’enrichissement matériel, modes de vie traditionnels face à une urbanisation exponentielle entraînant son lot de pollutions diverses et variées cataclysmiques dans les grandes agglomérations indiennes, etc. Si ces éléments détiennent une part de vérité, au bout du compte, ne subsiste toujours qu’une image partielle de la société indienne.
En France, nous manquons d’informations sur l’Inde dans la réalité de sa dynamique juridique, politique, économique et sociale.
Depuis quelques années pourtant, les Français semblent redécouvrir cet immense pays : les grandes entreprises françaises telles l’Oréal dans le domaine des cosmétiques, Renault avec sa Logan à petit prix, Carrefour dans la grande distribution, etc., ne sont pas en reste et ne peuvent plus ignorer l’Inde dont le potentiel de consommateurs, avec 600 millions de personnes ayant moins de 25 ans, est phénoménal. Mais les universitaires et autres intellectuels français eux aussi semblent de plus en plus s’intéresser au Sous Continent. Focalisés essentiellement sur le géant chinois dans les années 80, 90[1], leur regard a fini par franchir la chaîne himalayenne pour s’apercevoir progressivement que dans cet immense pays qu’est l’Inde, tant par sa population que par sa superficie, se jouait peut-être une bonne partie de l’avenir de la planète. Christophe Jaffrelot, Laurent Gayer et quelques autres commencent à faire des émules au sein du milieu universitaire et de la recherche.
Dans le domaine de la culture, la littérature indienne perce en France depuis quelques
années, et des auteurs comme Mira Kamdar, Amitav Gosh, Salman Rushdie bien sûr, Vikram Shandra, Ruhinton Mistry, Amartya Sen, Arundhati Roy et bien d’autres voient enfin leurs ouvrages traduits
en français et de plus en plus vendus dans l’Hexagone. Tant et si bien que le Salon du Livre qui se tient chaque année à Paris Porte de Versailles, à l’aura internationale, a été consacré en 2007
à l’Inde et ses écrivains, d’hier et d’aujourd’hui. De même, de plus en plus de nos concitoyens semblent se passionner également pour les films issus des studios de Bollywood, pour la cuisine
indienne, etc. Près de 86 000 touristes français effectuent chaque année un séjour moyen d'un mois en Inde. Par ailleurs, la tendance actuelle est à l'augmentation de la communauté française en
Inde (les Français y vivant à l’année), notamment dans la circonscription de New-Delhi, du fait de l'implantation de nouvelles entreprises françaises. Au 31 décembre 2008, ils étaient
8 669 Français à y être enregistrés comme résidents. A New-Delhi, la communauté française inscrite au registre des Français établis hors de France est de 1 318 personnes. A
Bombay, on compte 1 005 Français enregistrés. A Pondichéry, la communauté française enregistrée est de 6 346 personnes[2].
Toutes ces données nous montrent bien que la France ne peut plus se permettre d’ignorer ou de sous-estimer le Sous Continent. Et elle ne peut pas non plus se contenter des clichés répandus dans
la presse hexagonale. Certes l’Inde connaît depuis quelques années une croissance phénoménale, certes son leadership dans le domaine des logiciels informatiques est impressionnant, certes le
développement du cinéma indien et de ses chiffres faramineux a un impact sur la production culturelle mondiale, mais l’Inde est loin de se limiter à cela. C’est également, et cela on le sait
beaucoup moins, un haut lieu de débats, de débats notamment autour de l’écologie et des choix de stratégies de développement dans diverses instances (Gouvernement, ministères, assemblées
fédérales et autres institutions, ONG, associations, etc.), ce pays étant aujourd’hui confronté à un immense défi en matière d’environnement.
L’Inde est en effet le deuxième Etat de la planète en nombre d’habitants, avec 1, 147 milliards d’habitants (estimation 2008). Connaissant depuis plusieurs années un taux de croissance de plus de
7 %[3] (9,2% en 2006, près de 10% en 2007, croissance néanmoins revue à la baisse depuis le troisième trimestre 2008 avec la crise financière mondiale,
restant toutefois à un niveau élevé de 7,1%[4]), le Sous Continent est une nouvelle puissance régionale et sans doute bientôt globale, à l’image de
son grand voisin chinois. Avec un produit intérieur brut (PIB) de 2 965 milliards de dollars en 2007, l'Inde fait aujourd’hui partie des dix premières puissances économiques mondiales. C’est
également la quatrième puissance agricole mondiale et le secteur compte pour approximativement 20% du produit national brut (PNB). L’agriculture emploie encore plus des 2/3 de la population
active. Un paysan sur cinq, dans le monde, est indien.
Un humain sur six est Indien et ce pays peut devenir bientôt le deuxième marché de consommation mondiale, avec un demi-milliard d’individus dotés d’un réel pouvoir d’achat. Possédant également l’arme nucléaire, la « plus grande démocratie du monde » est bien consciente de sa puissance et convaincue de son droit à siéger parmi les membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies. De plus, l’Inde connaît aujourd’hui un nombre de diplômés supérieur à l’ensemble de la population française, ce qui lui permet d’être un leader mondial dans le domaine des technologies de l’information.
L’Inde est dès à présent un des principaux acteurs de la Mondialisation et un grand consommateur de matières premières.
Mais le développement économique indien pose à l’humanité un problème majeur : la planète ne dispose pas de suffisamment de ressources naturelles pour assurer à un milliard d’Indiens un niveau de vie équivalent à celui des populations occidentales, américaines ou européennes, selon leur mode de consommation actuelle. L’Inde est déjà le premier consommateur mondial d’or, et de loin : elle représente quelque 20% de la demande mondiale de ce métal. Le pays absorbe également 2% de la demande mondiale de cuivre et 3% de celle de pétrole brut[5].
La question de l’augmentation exponentielle de l’empreinte écologique indienne[6] est ainsi incontournable aujourd’hui.
Les Etats-Unis, les Etats membres de l’Union européenne, le Japon, l’Inde et la Chine ont besoin à eux seuls de 75% de la biocapacité[7] de la planète. L’empreinte écologique moyenne d’un Indien est aujourd’hui de 0,8 hectare. À titre comparatif, celle d’un Japonais ou d’un Européen est de 4,5 hectares, alors que celle d’un Américain s’élève à 9,7 hectares. La moyenne mondiale est actuellement de 2,3 hectares. Au-dessus de 1,9 hectare en moyenne par personne, la capacité biologique de la planète est déjà dépassée. Cependant, d’ici 2030, l’empreinte écologique d’un Indien ou d’un Chinois devrait atteindre celle d’un Japonais aujourd’hui.
Dans le schéma de développement mis en œuvre à l’heure actuelle, il est donc nécessaire de disposer de plusieurs planètes pour répondre aux besoins de l’ensemble de l’humanité.
L’Inde ne peut donc pas éviter la question de son schéma de développement, et même si la croissance permet à la population de s’enrichir, la soutenabilité de celle-ci est d’ores et déjà à prioriser.
Ce défi environnemental immense comprend également la problématique de l’accès aux ressources naturelles pour une grande partie de la population indienne, ayant beaucoup de difficultés aujourd’hui encore à subvenir à ses besoins vitaux, que ce soit pour l’accès à la terre, l’accès à l’eau ou l’accès à la nourriture de base.
L’Inde a pourtant amélioré considérablement le bien-être de sa population au cours de ces dernières années. Elle a fait des progrès constants en matière de réduction de la pauvreté, grâce à une croissance rapide lors de la dernière décennie. Une classe moyenne très dynamique, dotée d'un réel pouvoir d'achat, a vu le jour (quelques 10,7 millions de foyers disposent aujourd’hui d’un revenu annuel situé entre 5000 et 20 000 dollars[8]). Toute une nouvelle génération d'industriels et d'entrepreneurs s’est lancée dans la compétition au niveau mondial.
Des progrès notables ont également été enregistrés au niveau des principaux indicateurs sociaux, notamment l'alphabétisation et la scolarisation (108 millions d’enfants sont actuellement inscrits en école primaire en Inde).
Malgré ces chiffres encourageants, la réduction de la pauvreté demeure le plus grand défi de l'Inde. Selon les statistiques officielles, il y a toujours en Inde 260 à 290 millions de pauvres. Ces
chiffres atteignent 390 millions environ, si l'on mesure la pauvreté en fonction de la norme internationale qui prend en compte les personnes vivant avec moins de 1 dollar par
jour[9].
A l’autre bout de la chaîne, environ un million d’ingénieurs indiens ont un revenu égal ou supérieur à 25 000 dollars annuels. Tandis que le nombre de millionnaires en dollars augmente dans
les grandes villes, à Bombay, Delhi, Bangalore, Calcutta ou Madras, des milliers de paysans, étranglés par les dettes, sont acculés au suicide. L’Etat du Maharastra a recensé par exemple
près de 4100 morts volontaires en 2004, cinq fois plus que dans les années 1990. Depuis 2002, un paysan indien se suicide toutes les trente minutes dans le pays. En dix ans, nous en sommes à
quelques 100 000 agriculteurs qui se sont suicidés.
Si les experts économiques tablent sur le fameux Trickle down effect[10] pour lutter contre la pauvreté, l’écart
semble pourtant se creuser entre les gagnants et les exclus de l’ouverture indienne à la globalisation.
Et cet état de fait ne concerne pas seulement les Indiens mais nous concerne tous. En effet, la population indienne, de 1,147 milliard d’habitants, couvre tout l'éventail possible en matière
d'éducation et de revenus, sa culture comprend des langues, des religions et des systèmes sociaux extrêmement variés, et sa géographie est un échantillon de la presque totalité des zones
climatiques de la planète.
N’oublions pas non plus que l’Inde a été victime d’une des plus grandes catastrophes environnementales de la fin du 20ième siècle, ce par le biais d’une entreprise étrangère, en l’occurrence
américaine : la nuit du 3 décembre 1984, à Bhopal, capitale du Madhya Pradesh[11],
l'explosion d'une usine de pesticides appartenant au groupe américain Union Carbide provoque un immense nuage de pesticides, composé de 40 tonnes d'isocyanate de méthyle, gaz létal imparable, qui s’étend sur la
ville et tue entre 16 000 et 30 000 personnes, dont 8000 dès la première nuit. Aujourd’hui encore, des enfants naissent avec des malformations et des habitants de la ville souffrent de cancers
directement induits par la propagation de ce gaz, il y a maintenant un quart de siècle. La catastrophe de Bhopal est la plus importante catastrophe industrielle recensée à ce jour. Seul aspect positif, elle contribua grandement à faire prendre conscience à bon nombre d’Indiens de
l’importance de la protection de l’environnement par le droit, en ne laissant plus les entreprises, en particulier les multinationales étrangères, développer leurs activités sur le sol indien en
polluant en toute impunité. La catastrophe de Bhopal fut également l’objet d’une longue et intense bataille
judiciaire, en Inde et aux Etats-Unis, et Warren Anderson, PDG d’Union Carbide à l’époque, fut accusé d’homicides par la justice indienne jusqu’à sa mort en 2007 à Long Island. Chaque année, au mois de décembre, des milliers d'habitants de Bhopal victimes de la catastrophe manifestent au cours d'un lugubre carnaval où l'on détruit par le feu des mannequins
représentant les responsables de la firme américaine. Bhopal reste aujourd’hui le symbole de l’avidité occidentale au détriment de la nature et des peuples du « Tiers Monde ».

Au vue de tout ceci, pour citer Mira Kamdar, chercheuse à l’Asia Society à New York et auteur
à succès :
« Aucun pays n’est plus important pour l’avenir de notre planète que l’Inde […] De la lutte
contre le terrorisme international à la découverte de remèdes contre les pandémies les plus mortelles, de la recherche de solutions pour la crise de l’énergie à la prévention des pires scénarios
de réchauffement de la planète, du soucis de remédier aux inégalités dans le monde à la stimulation d’innovations permettant de créer des emplois et d’améliorer le mode de vie, l’Inde est devenue
un acteur pivot […] L’Inde est un monde en microcosme. »
Ou plus loin :
« L’Inde doit faire à tous les problèmes essentiels de notre temps : extrême inégalité sociale, précarité de l’emploi, crise croissante de l’énergie, déficit sévère en eau, dégradation
de l’environnement, réchauffement climatique, épidémie galopante de SIDA, attaques terroristes – le tout à une échelle qui défie l’imagination. […] Si l’Inde réussit […], elle nous aura montré
comment sauvegarder notre environnement. Le pari de l’Inde est vraiment l’enjeu de ce siècle. »[12]
D’où en droit de l’environnement, l’importance du sujet « Inde ». Acteur aujourd’hui incontournable des grandes « messes » internationales en matière d’environnement, de
Stockholm à Kyoto et Copenhague, le Sous Continent n’a pas attendu 2009 pour commencer à s’intéresser au développement durable et à la nécessité de légiférer sur l’environnement et sa protection
face à toutes les éventuelles pollutions induites par notre mode de vie moderne. Et pourtant, il n’existe quasiment pas en France de travaux en droit de l’environnement consacrés exclusivement à
l’étude de ce « pays-monde ». Ce mémoire cherche ainsi tout d’abord à remédier à cela.
Comment l’Inde, par le biais du droit de l’environnement, en interne et à l’international, lutte contre les diverses pollutions auxquelles elle se trouve confrontée ? Quel est également son
rôle dans la fabrication du droit international de l’environnement ? Quel impact ce dernier a-t-il sur son corpus juridique interne ? Et quelles leçons à retirer pour le reste du monde
de l’expérience indienne en matière de droit de l’environnement, si l’Inde constitue « un monde en microcosme », comme le dit si bien Mira Kamdar ?
Comme l'Inde va continuer de connaître, sur les plans démographique, économique et social, un développement très important dans les années qui viennent, tout ce qui pourra être appris de
l’expérience indienne est d’ores et déjà précieux pour la réflexion globale en droit de l’environnement.
Ainsi il faut envisager en premier lieu les caractères généraux du droit de l’environnement en Inde, son historique et ses sources, pour s’apercevoir entre autre que ce pays a depuis ses origines
les plus lointaines un rapport particulier, sacré, avec son environnement, mû par des considérations religieuses plus ou moins propices à la protection de la nature (I). Cela permettra de mieux
de comprendre l’administration indienne contemporaine de l’environnement, tant au niveau de l’Etat central et de ses ministères, dans chaque Etat fédéré qu’au sein d’institutions nationales plus
ou moins indépendantes travaillant dans le domaine environnemental (II). Restera alors à envisager les immenses défis environnementaux auxquels est confronté le pays, sa façon d’y répondre et
ainsi mieux appréhender l’apport de l’Inde à la communauté internationale en terme de création de normes destinées à préserver l’environnement, en matière de lutte contre le réchauffement
climatique, de défense de la biodiversité, de recherches contre les grandes pandémies, etc., et réciproquement, afin de savoir si réellement, en droit de l’environnement, pour reprendre les
termes de Mira Kamdar[13] :
« Il n’y a aucun défi auquel nous faisons face, aucune occasion que nous saisissons, où l’exemple de l’Inde n’est pas de réelle pertinence. »
[1] Cf le célèbre ouvrage d’Alain Peyrefitte Quand la Chine s’éveillera, ayant eu un certain retentissement en France dès sa première parution en 1973.
[2] Données du Ministère français des Affaires étrangères, voir sur http://www.mfe.org/Default.aspx?SID=8440
[3]C’est à partir de 1991, lorsque P. V. Narasimha Rao, alors Premier Ministre, décida d’ouvrir le pays à la concurrence internationale, que débuta réellement l’insertion de l’Inde dans le processus de mondialisation et le début de sa fulgurante croissance économique.
[4] Voir sur http://www.lemoci.com/node/15543
[5] Voir par exemple L’Inde, une "deuxième Chine" pour les matières premières. Article paru dans Témoignages le lundi 4 juillet 2005
[6] L’empreinte écologique est une unité de mesure, calculée en hectares globaux, permettant de mesurer la surface nécessaire à une personne (ou à un groupe) pour produire ce qu’elle consomme et absorber ce qu’elle rejette. C’est un outil d’évaluation de la pression qu’exerce l’homme sur la nature. A titre d’exemple, en 1999, l’empreinte écologique française s’élevait à 5,2 hectares par habitant, ce qui dépassait de 83% la biocapacité de notre pays.
[7] La biocapacité (ou capacité biologique) est la capacité de production biologique utilisable totale d’une surface biologiquement productive, par exemple dans les limites d’un pays, pour une année donnée. Elle peut être exprimée en hectares globaux.
[8] Voir sur www.cyberpresse.ca
[9] Chiffres de la Banque mondiale consultables sur www.banquemondiale.org
[10] Théorie économique libérale qui prétend que l’enrichissement de l’élite irrigue, grâce à ses investissements et à sa consommation en découlant, l’ensemble de la pyramide sociale jusqu’aux plus pauvres.
[11] Etat central de l’Inde, qui, avec plus de 443 000 km² est le plus grand par la superficie, équivalent aux ¾ du territoire français, et peuplé de plus de 60 millions d’habitants.
[12] Mira Kamdar, Planet India : L’ascension turbulente d’un géant démocratique, Actes Sud, Arles, 2008, p.26-27.
[13] Ibid
Article paru dans le journal de la ZEP pour le Congrès des Verts à Bordeaux les 2 et 3 décembre 2006:
« Il y a assez dans le monde pour satisfaire aux besoins de tous, mais pas assez pour assouvir l’avidité de chacun. ».
Or, on ne retient bien souvent que les facettes les plus spectaculaires et paradoxales de la société indienne, pour les opposer les unes aux autres : croissance fulgurante dans le domaine des nouvelles technologies contre prégnance de traditions ancestrales, système inégalitaire des castes contre vigueur de la démocratie représentative indienne, pays de la non violence qui promeut la bombe atomique, société spiritualiste dont une majeure partie de sa population recherche l’enrichissement matériel, etc. Si ces éléments détiennent une part de vérité, au bout du compte, ne subsiste qu’une image très partielle de la société indienne.
Mais le développement indien pose à l’humanité un problème majeur : la planète ne dispose pas de suffisamment de ressources naturelles pour assurer à un milliard d’Indiens un niveau de vie équivalent à celui des populations occidentales, américaines ou européennes. La question de l’augmentation exponentielle de l’empreinte écologique indienne est ainsi devenue primordiale pour l’avenir de la planète et de l’ensemble de l’humanité.
Malgré le fameux trickle down effect cher à nos économistes et censé redistribué par le haut les fruits de la croissance, vivent encore aujourd’hui en Inde près de 800 000 millions de paysans pauvres, soit deux fois plus que l’ensemble de la population européenne, qui cultivent leurs terres de façon traditionnelle et sont condamnés par le système économique actuel à mourir à la campagne écrasés par les dettes (dans la filière du coton, plus de 4000 petits producteurs se sont suicidés l’année dernière) ou à venir s’entasser par millions dans les bidonvilles des grands centres urbains, Delhi, Bombay, Calcutta ou Madras.
Pour remédier à cette catastrophe humanitaire permanente, l’Inde abrite aujourd’hui pas moins de 1,2 millions d’ONG. Nombre d’entre elles se battent contre les effets néfastes du développement économique indien et tentent à leur niveau d’affronter les deux urgences actuelles du Sous Continent, qui sont bel et bien les deux faces d’une même médaille, l’urgence écologique et l’urgence sociale.
En organisant en janvier 2004 leur Forum social mondial à Bombay, les militants altermondialistes ne s’y sont pas trompés. Traversé de milliers de mouvements sociaux de résistances, résistance face à la destruction de l’environnement au profit du développement économique, résistance face à la disparition de modes de vie ancestraux au profit de la modernité urbaine, résistance face aux agissements des multinationales telles que Coca Cola, le Sous Continent est devenu aujourd’hui un des principaux laboratoires de résistance face au rouleau compresseur de la mondialisation libérale et de lutte pour une véritable écologie populaire face à la destruction programmée de l’environnement.
L’Inde possède, depuis Gandhi, une véritable tradition critique du mode capitaliste de développement à l’occidental : Le Mahatma Gandhi critiquait fortement la technologie moderne et beaucoup d'aspects de la culture occidentale et recommandait la production locale de nourriture plutôt que de recourir au commerce, de même que la fabrication artisanale de vêtements, le traditionnel dhoti indien et le châle cousu avec un charka (le fameux rouet) afin de subvenir à ses besoins et boycotter le textile de l’empire britannique. Ses critiques de la modernité occidentale ont influencé beaucoup de penseurs politiques et il peut être considéré comme un des pères de l’écologie politique.
Aujourd’hui ses enfants sont encore actifs, malgré la volonté d’une grande majorité d’Indiens d’accéder au « bien être » matériel de type occidental. On en retrouve beaucoup d’entre eux au sein d’Ekta Parishad.
Ekta Parishad (Forum de l’Unité en Hindi), c’est un mouvement créé au départ pour défendre des paysans qui se faisaient expulser de leurs terres par les autorités indiennes cherchant à fournir des terrains les moins chers possibles à des entreprises pour qu’elles puissent y implanter leurs usines. Ne sachant pas lire pour la plupart, ces paysans se voyaient offrir un acte de propriété (une patta) par les autorités, vidé en fait de sa substance. Ils étaient ainsi expulsables à tout moment, se voyant rétorquer l’irrégularité de leur acte de propriété.
Ekta Parishad s’est alors constitué pour défendre ces populations en suivant deux axes : d’une part la mobilisation des populations dans chaque panchayat (équivalent local de nos conseils municipaux), d’autre part le lobbying et le plaidoyer auprès des autorités. Le mouvement a pris de l’ampleur, mené par son leader charismatique Rajagopal, héritier de Gandhi basant son action sur l’ahimsa, la non violence.
Aujourd’hui Ekat Parishad est présent dans huit Etats indiens, soixante districts et plus de 4000 villages. Aux dernières élections législatives de mai 2004, en incitant les Adivasis et autres hors castes indiens à voter, Ekta Parishad a fortement contribué à faire pencher la balance du côté du parti du Congrès et non du BJP (Bharatiya Janata Party, « parti du peuple indien »), parti nationaliste hindou au pouvoir de 1998 à 2004. Partant de la base, dans chaque petit village, ce mouvement a permis à des centaines de milliers de petits paysans de prendre conscience de leurs droits et de leurs devoirs mais leur a également rendu leur dignité en leur montrant l’importance fondamentale de l’agriculture traditionnelle indienne face à la mondialisation libérale et la non viabilité d’une marche forcée vers une soi-disant « modernité » qui court à sa perte.
Multipliant les contacts à l’international, avec les sans terres aux Philippines, en Afrique et en Amérique Latine, Ekta Parishad fait aujourd’hui partie de Via Campesina et propose sa propre vision du Monde, antilibérale, résolument écologique, profondément populaire.
Le 2 octobre 2007, anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, Ekta Parishad a prévu d’organiser une marche de
Benjamin Joyeux
Après 5 semaines de pérégrinations en Inde, du Sud au Nord en passant par l’Est et l’Ouest (parcours en traits rouges grossiers), je reviens à Paris des images et des sensations plein la tête. Toujours aussi magique, ce pays, qui n’en est pas un mais des centaines, des milliers, rassemblés autour d’une entité, "India", est un paradis pour les photographes amateurs, pour les névrosés du matérialisme, pour les mystiques en mal de spiritualité, pour les sportifs, pour les nerveux, pour les moustachus bien sûrs, pour les fans de mode, pour les « pauvres » (en Europe qui deviennent presque riches en Inde), pour les acteurs, pour les danseurs, pour les sociologues, en herbe ou confirmés, pour les journalistes, pour les économistes, pour les politiques de toutes tendance, pour les amoureux du kitch, pour les cinéphiles ouverts d’esprit, etc. bref pour toutes celles et ceux qui sont curieux et veulent du « ailleurs ». En Inde, ils sont servis. Même ces saletés de Mac Do sont différents, avec comme un petit goût de « massala ». Pour tous les fatigués de la globalisation uniformisante, dépêchez-vous, l’Inde offre encore des sites, des quartiers, des croyances, des modes de vie survivance d’un monde autre, cyclique et sacré, mais ça ne va pas durer !
Allez, petite ballade touristique autour de quelques destinations incontournables ! Pour aujourd'hui l'Inde du Sud.
Après un atterrissage à Bombay, renommée en 1996 « Mumbai » par les extrémistes du Shiv Sena (groupement d’extrême droite réclamant une Inde « hindou » et passant leur temps à stigmatiser les musulmans, ça nous rappelle un peu chez nous), direction Goa. Ce n’est pas une ville comme on le croit souvent, mais un Etat, un des plus petits de l’Union indienne, ayant Panjim comme capitale. L’Inde, alors dirigée par Nehru, n’a repris ce territoire aux Portugais qu’en 1961. Depuis, c’est le paradis des touristes et surtout des hippies occidentaux qui viennent y passer l’hiver au chaud, allongés défoncés sur des plages paradisiaques. Pour les amoureux de la farniente, destination incontournable.
Voici Palolem Beach, tout au sud de Goa, l’une des plus belles plages de l’Etat, les vaches ne s’y sont pas trompées. On y loue des cases sur la plage et il n'y a plus qu'à se laisser aller. Par rapport à la chaleur étouffante et à la population écrasante du reste du pays, cet endroit peut être qualifié de "paradis indien". Il est magique de rester immbile sur la plage pour observer les pêcheurs au filet, utilisant les mêmes techniques depuis des temps immémoriaux sur leurs bateux en bois. Ils ne reviennent jamais bredouillent et les touristes du restaurant d'en face se font péter la pance le soir avec les fruits du travail de ces pêcheurs.
Allez, on descend un peu plus bas, vers Cochin, dans l'Etat du Kerala. Cochin regorge d'histoire. Vasco de Gama y débarqua en 1502, et il y mourut en 1524, dans le célèbre fort Cochin. Après les Portugais, les Hollandais s'y installèrent, puis les Anglais colonisèrent la ville. Aujourd'hui se sont les touristes.
Le nom de Cochin désigne l'agglomération Cochin ( Cochin est la partie ancienne de la ville, située à l'ouest, Ernakulam est la partie moderne). Cochin est réputé pour ses carrelets chinois, filets immenses et ancestraux, pour ses spectacles de Kathakali, théâtre traditionnel du Kerala très expressif et absolument époustouflant, et pour abriter une des diaspora juive les plus anciennes de la
planète. Aujourd'hui n'y résiderait néanmoins plus qu'une douzaine de sémites (photos d'un carrelet chinois au soleil couchant et d'un spectacle de Kathakali représentant une scène du Mahabarata, équivalent indien de l'Illiade et l'Odyssée).
L'Etat du Kerala est également une attraction touristique majeure pour ses fameux backwaters, canaux d'eau qui parcourent tout son territoire et sur lesquels il est de bon temps de se laisser porter au gré des eaux sur des ketuvallams, barques traditionnelles keralaises (voir ci-dessous).
Le Sud indien, moins visité que le Nord, constitue pourtant une destination féérique et encore quelque peu préservée du tourisme de masse. La surpopulation y est plus suportable, les cultures traditionnelles y sont très présentes, les paysages sont grandioses, bref que du bonheur, et je ne dis pas ça parce que j'ai écrit un guide sur l'Inde du Sud.
Petit rappel quand même: Inde du Sud, éd. Mondéos.
L’Inde est le deuxième Etat de la planète en nombre d’habitants avec plus de 1 milliard d’individus. Connaissant depuis plusieurs années un taux de croissance de plus de 7 %, le Sous Continent est une nouvelle puissance régionale qui ne cesse de croître, n’ayant bientôt plus rien à envier à
Il faut néanmoins ne pas perdre de vue que les premières victimes du développement du Sous Continent, notamment sur le plan industriel, sont d’abord les Indiens eux-mêmes. Un exemple : Bhopal, capitale du Madhya Pradesh, Etat du centre de l’Inde. Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, alors que la ville est endormie, un nuage toxique de plus de 40 tonnes s'échappe de l'usine de pesticide d'Union Carbide (voir photo du site), multinationale américaine de fabrication de pesticides. Le journal Le Monde, dans son édition du 6 décembre 1984, annonce alors le chiffre catastrophique de plus de 1000 morts. Le gouvernement du Madhya Pradesh établira ensuite un bilan final de 3828 morts. Aujourd’hui, on parle en fait de 15.000 à 30.000 morts des suites de cette catastrophe et de 500.000 à 800.000 personnes affectées par les gaz toxiques. Plus de 20 ans après ce drame, des émanations toxiques continuent de tuer à Bhopal des dizaines de personnes tous les mois. Il s’agit de la plus importante catastrophe industrielle de tous les temps. Seule une statue érigée à proximité du site contaminé rappelle encore la tragédie. Warren Anderson, PDG d’Union Carbide au moment des faits, vit aujourd’hui paisiblement ces années de retraite dans l’Etat de New York, ce malgré les poursuites judiciaires en responsabilité engagées contre lui. Le plus grave réside dans le fait que les victimes n’ont toujours pas reçu de dédommagements financiers conséquents 21 ans après la catastrophe. Une coalition d’ONG locales et internationales a décidé de lancer
Autre exemple de catastrophe due au développement indien : le projet de la vallée de
Arundhati Roy (photo), écrivaine mondialement connue (elle a obtenue en octobre 1997 le Booker Prize pour son livre Le dieu des petits riens) et égérie du mouvement altermondialiste, s’est ralliée à la cause du NBA[4] et a donné une aura internationale à ce mouvement. Aujourd’hui le combat continue. Des paysans indiens ont su se structurer et prendre en main leur destin pour faire bloc face au rouleau compresseur du développement économique.
Ces deux exemples de résistance sont sans doute les plus connus et commentés sur la scène internationale, mais des milliers d’autres existent sur le Sous Continent.
Ekta Parishad[5] par exemple (Forum de l’Unité en Hindi), est un mouvement créé au départ pour défendre des paysans qui se faisaient expulser de leurs terres par les autorités pour entre autre fournir des terrains à des multinationales. Ne sachant pas lire pour la plupart, ces paysans se voyaient offrir un acte de propriété (une patta, photo prise en juillet 2004) par les autorités, vidé en fait de sa substance. Ils étaient ainsi
expulsables à tout moment, se voyant rétorquer l’irrégularité de leur acte de propriété. Ekta Parishad s’est alors constitué pour défendre ces populations en suivant deux axes : d’une part la mobilisation des populations dans chaque panchayat (équivalent local de nos conseils municipaux), d’autre part le lobbying et le plaidoyer auprès des autorités. Le mouvement a pris de l’ampleur, mené par son leader charismatique Rajagopal, digne héritier de Gandhi basant son action sur l’ahimsa, la non violence. Aujourd’hui Ekat Parishad est présent dans huit Etats indiens, soixante districts et plus de 4000 villages. Aux dernières élections législatives de mai 2004, en incitant les Adivasis et autres hors castes indiens à voter, Ekta Parishad a fortement contribué à faire pencher la balance du côté du parti du Congrès et non du BJP (Bharatiya Janata Party, « parti du peuple indien »), parti nationaliste hindou au pouvoir de 1998 à 2004. Le 2 octobre 2007, anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, Ekta Parishad a prévu d’organiser une marche de
En organisant en janvier 2004 leur Forum social mondial à Bombay, les militants altermondialistes ne s’y sont pas trompés. Traversé de milliers de mouvements sociaux de résistances, résistance face à la destruction de l’environnement au profit du développement économique, résistance face à la disparition de modes de vie ancestraux au profit de la modernité urbaine, résistance face aux agissements des multinationales telles que Coca Cola, l’Inde abrite aujourd’hui quelques 1,2 millions d’ONG dont nombre d’entre elles se battent contre les effets néfastes du développement économique indien. Rappelons que vivent en Inde près de 800 000 millions de paysans pauvres, soit deux fois plus que l’ensemble de la population européenne.
Le Sous Continent est devenu aujourd’hui un des principaux laboratoires de résistance face au rouleau compresseur de la mondialisation libérale. L’analyse de sa situation, à l’instar de
* Je viens d'apprendre que Bombay vient d'être frappée par une série de sept attentats dans les transports en commun, ayant fait au moins 130 morts (ça veut dire plusieurs centaines). Pauvres gens. Sympa. Je m'y rends dans deux jours.
[1] C’est à partir de 1991, lorsque P. V. Narasimha Rao, alors Premier Ministre, décida d’ouvrir le pays à la concurrence internationale, que débuta réellement l’insertion de l’Inde dans le processus de mondialisation.
[3] Voir l’article de Olivier Bailly, Bhopal, l’infinie catastrophe, Monde diplomatique, décembre 2004.
[4] Arundathi Roy, le dieu des petits riens, éd. Folios, juillet 2002. Sur les barrages de
[5] Voir leur site www.ektaparishad.org/july/
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